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Introduction

 

Les progrès de la médecine suscitent des problèmes absolument nouveaux dans l'histoire de l'humanité. La possibilité de diagnostiquer, de prévenir et de traiter un nombre croissant de maladies a significativement prolongé la durée de la vie humaine dans les pays médicalisés, contribuant significativement à l’augmentation de la population à la surface du globe.

 

Dans de nombreux pays, le progrès social accompagne le progrès médical. Il s'agit d'un système de protection sociale, également accessible à tous : protection contre la maladie, contre l'accident, contre la vieillesse, contre le chômage et contre la plupart des aléas de la vie. L’intention généreuse qui sous-tend la protection sociale vise à l’égalité de tous face à l’adversité.

 

Ces progrès, médicaux et sociaux, destinés à l'ensemble d'une population en croissance constante, impliquent une gestion et des dépenses de plus en plus lourdes, en fait des problèmes dont on peut prévoir qu'ils bouleverseront tôt ou tard nos sociétés. C'est pourquoi la médecine ne peut plus être abordée aujourd'hui selon les critères qui ont jusqu’ici défini l'action des médecins, l'attente des patients et les convictions du public. Il faut remettre en cause des notions aussi fondamentales que l'égalité de tous devant la maladie et devant la mort, le droit de tous les patients aux meilleurs soins, l'identité de la personne humaine. Une telle remise en question est en passe de modifier les bases de l'éthique médicale.

 

Les progrès de la médecine sont décrits dans de nombreux ouvrages et revues spécialisés. La vulgarisation médiatique tente de les faire connaître d'une manière accessible au plus grand nombre. Pourtant le caractère très technique et la complexité des découvertes actuelles font que très peu de gens, même au sein de la corporation médicale, se sentent à l'aise dans le foisonnement parfois très hétéroclite des connaissances. De toute manière, l'accumulation des données, indispensable aux progrès de la technique et de la science, ne signifie pas que soit réglée la connexion entre la science et les humains qui sont supposés en bénéficier. L'usage qui est fait des découvertes scientifiques est discutable, c'est le moins qu'on puisse dire. Les hommes de science ne s'en cachent d'ailleurs pas. Ils considèrent que leur devoir est de progresser aussi loin que possible dans leur domaine. Beaucoup d’entre eux estiment que l'usage qui est fait de leurs découvertes n'est plus de leur ressort.

 

Or, ce qui est préoccupant, c'est précisément la confrontation de la médecine actuelle – telle qu'elle s'est développée au gré des découvertes – avec les êtres humains, en tant que patients, en tant que payeurs, en tant qu'individus désireux de comprendre.

 

A côté de la médecine scientifique et de ses progrès spectaculaires, des médecines parallèles fleurissent, inspirées de la magie, de traditions ancestrales, de théories spéculatives souvent sectaires, en fait dépourvues de fondement objectif démontrable. Elles jouissent dans le public d'un succès croissant et bénéficient de ce fait de la complicité tolérante des médias. Il est paradoxal que ce phénomène soit en vogue à l’aube du vingt et unième siècle, en plein épanouissement de la méthode scientifique. Il traduit la désinformation du public, peut-être un besoin de surnaturel inhérent à la nature humaine, en tout cas une inadéquation entre la demande du public et ce que lui offre la médecine actuelle.

 

Ces considérations me paraissent donner matière à réflexion. J'aimerais le faire d'une manière très pragmatique, en prenant le problème à l'envers ! Plutôt que de décrire les derniers développements de la médecine et leurs implications plus ou moins utopiques, j'aimerais montrer comment s'exerce concrètement la médecine, ici et maintenant, les écueils qu'elle rencontre et les échecs qui en résultent. En partant d'exemples concrets d'échecs de la médecine quotidienne, faciles à comprendre, j'aimerais essayer de montrer l'impasse dans laquelle les médecins – les exécutants de la médecine – sont contraints de s'engager et les fautes qu'ils sont amenés à commettre.

 

En effet, au cours d'une quarantaine d'années consacrées à l’apprentissage, à l’exercice et à l’enseignement de la médecine, à l'hôpital et en pratique privée, j'ai vécu passablement de situations qui m'ont fait réfléchir au métier de médecin. Ma réflexion m'a amené à analyser mon propre comportement et celui de mes confrères, dans les circonstances parfois extrêmes que nous vivons. Nos réactions peuvent tenir à notre caractère personnel qui n'a rien à faire avec la médecine. Pourtant, la plupart du temps, elles sont liées à notre éducation médicale, à la somme de nos connaissances et surtout à une tradition éthique que le public connaît mal.

 

J'ai observé aussi les réactions du public non médical à l'égard de ces situations : réactions d'un individu isolé ou prises de position médiatiques. Là aussi il peut s'agir de réactions strictement personnelles. Le plus souvent pourtant il s'agit de réactions émotionnelles stéréotypées, fondées sur des principes moraux et religieux ancestraux qui s'accommodent mal des développements purement scientifiques de la médecine moderne.

 

Je crois qu'une meilleure information serait utile, pour dissiper les malentendus et combler le fossé qui se creuse de plus en plus entre le corps médical et les non médecins, qu'ils soient patients, ou responsables des médias, ou impliqués dans les problèmes de santé, notamment dans l’administration et dans le financement de la médecine.

 

Dans ce but je décrirai un certain nombre de faits réels, tels que je les ai vécus, soit en y étant personnellement impliqué, soit en tant que témoin. J’ai pris toutes les précautions pour rendre impossible des recoupements et pour éviter que quiconque – patient ou médecin – se reconnaisse dans ces récits. Toutefois, comme ces histoires sont représentatives de faits typiques qui peuvent se rencontrer dans la réalité de la pratique médicale, il est possible qu'un lecteur se sente concerné. Mais j'affirme catégoriquement que toute ressemblance avec des personnes réelles, vivantes ou mortes, ne serait que pure coïncidence. C'est sur la base de ces récits, rigoureusement exacts dans leurs faits significatifs, que j'aimerais essayer d'expliquer le mode de pensée des médecins, d'analyser les règles de leur art et de faire comprendre les mécanismes des erreurs qui se glissent parfois dans leur action.

 

Les fautes et les échecs médicaux me paraissent être une base particulièrement fructueuse à la discussion des problèmes de la médecine actuelle. Ils cristallisent les défauts de la médecine et des systèmes de santé, les défaillances des médecins et l’incompréhension des patients. Leurs effets parfois dramatiques sur leurs victimes sont aisément compréhensibles à chacun. Ils ont le plus souvent un déroulement complexe qui fait intervenir des causes très différentes, parfois mineures, mais dont le cumul peut aboutir à des conséquences graves. Ces causes sont difficiles à agencer dans un ordre logique. C'est pourquoi l'ordre des histoires de malades peut paraître décousu, voire arbitraire. Je laisse au lecteur le soin d’en trouver le fil conducteur.

 

Je m'efforcerai d'analyser comment les médecins sont actuellement pris en porte à faux entre les exigences des patients qui sont informés des moyens qu'offre la médecine, et les restrictions que leur imposent les systèmes de santé. Il résulte de cet état de fait que les règles de l'art ne sont plus univoques : il y a souvent conflit entre l'éthique médicale, les moyens potentiels qu'offre la médecine, et le prix que la société ou les patients sont prêts à payer.

 

Souvent, de nos jours, les fautes médicales posent un problème juridique, où est mise en question la responsabilité du médecin. Des problèmes complexes de droit civil et pénal se posent qui débouchent parfois sur des procès retentissants. Cet aspect de l'erreur médicale sera discuté ici, dans le cadre des exemples choisis.

 

Ce site est fondé sur l'étude d'exemples concrets et ne prétend nullement à l'exhaustivité. Il contient des idées qui me sont personnelles et qui n'engagent que moi. Toutefois, la plupart d'entre elles sont partagées par de nombreux médecins, juristes ou patients, avec lesquels j'ai eu l'occasion de m'entretenir, ce qui me conforte dans l'idée que je suis un représentant assez standard de la médecine dans le monde occidental.

 

Le titre de ce site implique que soient décrits des aspects négatifs de la médecine. Il ne doit cependant pas faire oublier l'énorme prédominance de ses aspects positifs : la prolongation de la vie, l'éradication de certaines maladies infectieuses par la vaccination et les traitements antibiotiques, le dépistage précoce des maladies à un stade où elles sont guérissables, les exploits de la chirurgie et de la réanimation, pour ne citer que quelques exemples. Chaque jour, dans le monde occidental, sont pratiqués des millions d'actes médicaux. L'immense majorité de ces actes se déroulent sans problème, pour le plus grand bien des patients. La faute médicale est donc un problème rare, même s’il est souvent préoccupant et grave. Il ne peut y avoir de statistique ni de chiffre précis pour en illustrer la fréquence car, comme nous le verrons, le concept de faute est vague et il échappe à une définition univoque rigoureuse. Mais le lecteur ne doit pas oublier que son risque d'être victime d'une faute médicale est beaucoup plus faible que celui d'être victime, par exemple, d'un accident du trafic routier.

 

Ce site n'aura donc pas atteint son but s'il discrédite « l'image de marque » du médecin dans l'esprit du lecteur. La médecine a acquis actuellement la rigueur méthodologique d'une science. C'est en tout cas dans cet esprit qu'elle est enseignée aux jeunes médecins. Cette évolution devrait permettre d'analyser ses succès et ses échecs de manière aussi objective que possible, de manière aussi peu émotionnelle que possible. Le public non médical a droit à ce type d'analyse puisqu'il est étroitement dépendant de la médecine et de ses œuvres, en tant que patient – actuel ou potentiel – et puisqu'il la finance à grand frais. La médecine est une œuvre humaine, elle a ses succès et ses échecs. Bien souvent les succès d’aujourd’hui sont la résultante finale des échecs d’hier. Pourquoi refuser d'en parler, pourquoi tenter de les cacher ? La médecine a les « reins assez solides » pour supporter cette analyse.