|
HISTOIRE 8 |
|||
|
les méfaits du dogmatisme S'il veut faire son métier correctement, le médecin doit avoir l'esprit ouvert et libre. Il ne peut se permettre d'être inféodé à un dogme spéculatif étroit et rigide, faute de quoi il perd son sens de l'observation objective et passe à côté de la réalité. Pour illustrer ce défaut de pensée, nous discuterons ici du problème d'un patient traité d'abord par un médecin adepte de la médecine officielle, puis par un adepte des médecines parallèles. Pour éviter toute polémique inutile, il faut préciser ici un point important.
Les médecines parallèles ont leurs adeptes, tant dans le public non médical que parmi les médecins (une petite minorité d’entre eux). On désigne sous ce nom toutes les écoles et tendances médicales qui ne se rattachent pas à la médecine scientifique officielle, telle qu'elle est enseignée dans nos universités occidentales. De ces médecines parallèles font partie l'homéopathie, la médecine chinoise, l'acupuncture, l'ostéopathie et bien d'autres. Il n'entre pas dans le cadre de cette étude de faire le procès des médecines parallèles, dites aussi médecines douces. Nous avons vu qu'elles répondent à une demande du public. Elles sont dans la ligne d’une interprétation réductrice de l'écologie, elles aspirent à une humanisation de la médecine et elles refusent la technicité de la médecine officielle. Cette manière de voir peut être compréhensible. Toutefois, ce qui doit être bien clair dans l'esprit de chacun, c'est que les médecines douces soignent des symptômes et non des maladies telles que les identifie la médecine scientifique. Elles se privent donc de l'ensemble des progrès faits par la médecine depuis un siècle. C'est un peu comme si un physicien récusait les principes de la physique moderne pour refaire une théorie avec les concepts d'Aristote, qui sont aujourd'hui considérés comme une pure vue de l'esprit, philosophiquement bien construite, mais scientifiquement invalide et par conséquent improductive.
L'exemple que nous allons citer illustrera ce point capital. Il nous permettra également de discuter l'approche qu'un médecin doit avoir d'un problème, et le risque considérable qu'il prend, pour lui et surtout pour son patient, en ayant l'esprit asservi à un dogme théorique, sans fondement scientifique.
Cas No 8. Madame P8 avait 40 ans. Elle souffrait depuis l'âge de 37 ans d'une entéropathie au gluten. Il s'agit d'une maladie de l'intestin grêle due à une intolérance de la muqueuse intestinale au gluten, une protéine contenue dans certaines céréales. Cette intolérance détermine une atrophie de la muqueuse de l'intestin grêle qui se traduit par une malabsorption des aliments. Il s'en suit une perte pondérale et des carences graves, portant notamment sur les graisses, les protéines, les vitamines et les sels minéraux. Le traitement consiste à suivre un régime strict, totalement dépourvu des céréales qui contiennent du gluten, notamment le blé. La maladie permet une vie normale, pour autant que les patients se soumettent à ce régime pour toute leur vie.
Après trois ans de régime sans gluten, madame P8 se portait bien. Elle avait un poids normal et ne souffrait d'aucune carence nutritionnelle. En revanche elle était lassée de son régime et elle demanda à son médecin, le docteur M, s'il n'y avait pas d'autres moyens de traitement. Le médecin lui répondit sans la moindre ambiguïté que tel n'était pas le cas et qu'elle devait se faire à l'idée de poursuivre ce régime toute sa vie. Madame P8 fut déçue de cette réponse abrupte et déclara qu'elle voulait tenter une autre forme de traitement, par les médecines dites douces. Le médecin n'avait pas assez de modération et il n’était pas assez tolérant pour accepter sereinement une telle proposition. Il déconseilla très vivement – et même vertement – à madame P8 de faire une telle tentative. Comme souvent dans les situations conflictuelles où l’un des protagonistes se montre agressif, l’autre se braque sur ses positions. La patiente déclara que la médecine officielle n'était pas la seule à avoir ses succès. Sa décision était prise. Comme elle n'avait pas encore choisi le praticien adepte des médecines douces qu'elle consulterait, madame P8 accepta d'en voir un que son médecin connaissait, le docteur N, adepte de l'homéopathie. Le docteur M téléphona et écrivit à son confrère pour lui recommander la patiente et lui rappeler, d'une manière peut-être un peu trop insistante, que l'entéropathie au gluten doit se traiter par un régime sans gluten.
Le docteur N ne l'entendait pas de cette oreille. Il vit madame P8, lui recommanda de suivre un régime différent, et il autorisa les pâtes alimentaires dont la patiente était friande, mais qui contiennent du gluten puisqu'elles sont faites avec du blé. Le docteur N prescrivit également un traitement à base de gouttes homéopathiques. Rappelons ici que les gouttes homéopathiques ne comportent aucun principe actif. Il s'agit d'eau pure qui a été mise au contact de certaines substances réputées bénéfiques, puis diluée de manière telle qu'il n'y a pas plus d'une molécule de ladite substance bénéfique dans un million de litres des gouttes prescrites. L'idée est que les molécules d'eau sont modifiées par le contact préalable avec les substances réputées bénéfiques, comme si l’eau était douée d’une mémoire qui la fît se souvenir d’un contact passé ! Il faut y croire …ou n'y croire pas. Le docteur N prescrivit son traitement et expliqua à la patiente qu'il faudrait attendre plusieurs mois pour en voir l'effet bénéfique. Il ne préconisa aucun contrôle et ne fixa pas de rendez-vous de principe à madame P8.
L'effet de ce traitement original ne se fit pas attendre. Quatre mois plus tard la patiente avait perdu douze kilos, elle éliminait chaque jour cinq selles très abondantes, elle était anémique car elle n'absorbait plus le fer ni les vitamines. Son état était si grave qu'elle dut être hospitalisée au centre hospitalier universitaire de sa ville. De multiples carences dues à la malabsorption furent mises en évidence par des examens détaillés. Madame P8 fit l'objet de plusieurs colloques à l'hôpital, elle fut présentée aux étudiants en médecine, mais elle fut aussi efficacement remise sur pied. Depuis lors, elle va bien. Elle suit scrupuleusement son régime sans gluten. Le docteur N a reçu un rapport détaillé de l’hôpital. On ne sait pas s'il a nuancé ses méthodes thérapeutiques.
Le cas de madame P8 est exemplaire d'un problème régulièrement soulevé par les médecines dites douces : c'est la confusion entre le symptôme et le diagnostic. Pourtant, ces deux concepts sont fondamentalement différents, comme nous l'avons précisé à plusieurs reprises en définissant les notions de symptôme, d'examen physique, de sémiologie et de diagnostic. Nous avons vu comment le diagnostic est suspecté sur la base de la sémiologie clinique et comment il doit généralement être étayé par des examens techniques, tels que tests sanguins, endoscopie, imagerie radiologique.
Répétons aussi que le diagnostic est l'étape incontournable de la démarche médicale dans la médecine officielle, dite scientifique. Il est le nom de la maladie dont l'identification permet le traitement. Or, les progrès spectaculaires de la médecine, depuis un siècle, tiennent à la clarification du concept de diagnostic, et à l'identification des nombreuses maladies, dont la description remplit les traités de médecine.
Ainsi, le fait de soigner un symptôme au lieu d'une maladie, revient à reculer de plus d'un siècle dans le temps, et à se priver des progrès de la médecine moderne. C'est le droit absolu des patients qui recourent aux médecines parallèles, tant il est vrai que chacun est libre de faire ce qu'il veut de sa santé !
Ce qui est discutable, c'est le droit des médecins adeptes des médecines douces de faire cette confusion. Peuvent-ils impunément ignorer les diagnostics et priver les patients des traitements qui en découlent ? Est-il légitime de prescrire des gouttes homéopathiques à un patient qui se plaint de brûlures d'estomac, en voulant ignorer délibérément qu'il a un ulcère susceptible de se compliquer ?
C'est exactement ce qu'a fait le docteur N avec madame P8. Il n’a pas tenu compte du diagnostic d'entéropathie au gluten, une maladie pourtant connue de tout médecin digne de ce nom, et dont chacun sait que son seul traitement est un régime strictement dépourvu de gluten. A-t-il agi par pure démagogie, dans le souci de complaire à sa nouvelle patiente en lui élargissant son régime ? – Peut-être. Il est plus probable toutefois, qu'aveuglé par une foi délirante en un dogme purement spéculatif, il a décidé d'ignorer purement et simplement les connaissances médicales de base en expérimentant aux dépens d'une patiente les préceptes du dogme théorique et d’efficacité non démontrée.
Une telle attitude n'est pas conforme aux règles de base de l'éthique médicale. Elle s’approche de la faute commise par le Docteur N avec Madame P3, quand il avait interdit la transfusion qui aurait pu être salvatrice. Pourtant il existe une nuance. Le Docteur N, qui s’occupait de Madame P3, ne « disjonctait » mentalement que sur un point isolé, qui était la transfusion sanguine. Il pratiquait par ailleurs une médecine conventionnelle, selon les règles de l’art généralement admises. Dans le cas qui nous occupe ici, chez le docteur N qui s’occupe de madame P8, tous les principes de l’action médicale sont en défaut. L’ensemble des règles de l’art est tout simplement ignoré au profit d’une théorie spéculative dépourvue de toute base démontrable. La faute qui en résulte n’est pas de la négligence, ce n'est pas de l'ignorance, ce n'est pas une incapacité de communiquer avec son patient. C'est une foi aveugle qui se manifeste comme un mépris à l'égard du patient et de sa santé.
On aurait pu à la rigueur admettre que le docteur N veuille tenter un nouveau mode de traitement chez madame P8 qui refusait de toute manière de poursuivre son régime. Sous un contrôle strict et régulier, il aurait pu essayer d'interrompre le régime, de donner ses gouttes homéopathiques pendant quelques jours, se convaincre de leur totale inefficacité, et démontrer ainsi à la patiente le caractère indispensable du régime sans gluten. C'eût été de la bonne persuasion, un bon service à rendre à madame P8 pour la dissuader de renoncer à son régime. A l’opposé, abandonner la patiente à son sort, sans surveillance et sans traitement d’efficacité démontrée était un geste irresponsable.
Ainsi, le docteur N a fait une double faute : d'une part, il a confondu un symptôme avec un diagnostic, en refusant l'entité diagnostique d'entéropathie au gluten; d'autre part il a prescrit aveuglément et sans contrôle un traitement dont aucune étude sérieuse n'a jamais démontré l'efficacité dans ce type de situation. Un juriste dirait qu'en agissant ainsi, le docteur N a fait une faute par dol éventuel : il a joué avec la santé de son patient en essayant un traitement fantaisiste au lieu de donner le seul traitement dont l'efficacité était prouvée.
Il est frappant de voir comment un médecin, muni d'un diplôme universitaire, rompu par sa formation intellectuelle à la critique des idées, investi de la mission lourde, mais combien noble et gratifiante d'avoir la charge de la santé de ses semblables, peut s'égarer dans des croyances fantaisistes, au mépris de son devoir. C'est sans doute une faille de la nature humaine à laquelle les médecins n'échappent pas. Cette faille s'explique par une perte de l'esprit critique, sous l'effet de la croyance aveugle en un dogme. Le docteur N ne mettait pas en doute sa foi en l'homéopathie. Il pensait et agissait par elle exclusivement. Il avait complètement perdu la capacité de douter, de mettre en question et de critiquer sa méthode.
Comme nous l’avons vu plus haut, ce comportement caractérise l'esprit sectaire (1) et se rencontre dans des domaines aussi différents que la médecine, la religion, la politique, entre autres. Il arrive même parfois que certains hommes de science, au lieu de rester critiques face à leurs hypothèses, se mettent à vouloir qu'elles soient justes, avec une telle intensité affective, que leur démarche rationnelle scientifique en est infléchie, parfois complètement faussée. Cette perversion de l'objectivité conduit à une incapacité de s'adapter aux situations réelles et de structurer une pensée conforme aux faits.
L'histoire des sciences est jalonnée d'égarements de ce genre. L'un des plus caractéristiques et des plus pervers a été celui de l'arboriculteur russe Mitchourine (1855–1935) qui, sur la base d'expériences mal contrôlées, a cru pouvoir conclure à la modification des caractères génétiques sous l'influence du milieu, affirmant ainsi l'hérédité des caractères acquis. La théorie impliquait donc la possibilité de modifier les caractéristiques de certaines espèces végétales, notamment des céréales, ce qui permettait de forcer leur culture dans des biotopes inappropriés. Cette application offrait un fabuleux espoir aux dirigeants politiques de l'agriculture soviétique, complètement embourbés (c'est le cas de le dire) dans leurs théories kolkhoziennes de réforme de la répartition des terres. Mitchourine, dont les théories collaient aux dogmes du régime marxiste, à défaut de coller à la réalité, connut un succès éclatant dans les pays communistes de l'époque. Une publicité tapageuse fut orchestrée par les services staliniens de l'académie des sciences de l'ex URSS. Ceux qui mettaient en doute le nouveau dogme étaient bannis, souvent envoyés au Goulag. En dépit de cette publicité, l'application du dogme à la réalité eut des résultats catastrophiques. Elle fut finalement abandonnée, mais tard, beaucoup trop tard, après avoir fait des ravages considérables. Aujourd'hui les théories mitchouriniennes font sourire et on se demande comment des hommes de science ont pu y croire, ne fût-ce qu'un instant.
Pour revenir au problème médical, il faut dire que le dogmatisme sectaire est un des handicaps les plus lourds qui puisse fausser le raisonnement et l'action d'un médecin. En effet, la maladie se manifeste de manière très variable chez chaque patient. Elle peut prendre des aspects variés et le médecin doit sans cesse avoir l'esprit aux aguets pour en suivre les signes. Il y faut une perception aiguë et objective, une grande capacité d'adaptation et des réactions rapides. Cet état d'esprit est incompatible avec le formalisme sectaire.
On voit donc que c'est de l'attitude du docteur N qu'il faut faire le procès, et non seulement des médecines douces en tant que telles. En effet, ces médecines peuvent trouver leur place dans le traitement de certains patients, pour autant qu'un diagnostic précis ait été posé au préalable, et en cas d'échec des traitements de la médecine officielle. Certains médecins adeptes des médecines douces, font fort bien le tri de ce qui relève respectivement des deux types de médecines, et les pratiquent avec éclectisme. Leurs patients s'en trouvent bien et ils apprécient une médecine plus « humaine »[1], moins technique et moins agressive, pour laquelle il existe incontestablement une demande dans le public.
En revanche, l'histoire de madame P8 démontre aussi le risque inhérent aux techniques thérapeutiques dites douces, lorsqu'elles sont utilisées à mauvais escient. En l'occurrence la méthode douce a eu un effet singulièrement violent, puisqu'elle aurait entraîné la mort de la patiente, si madame P8 n'avait pas été rattrapée in extremis par la médecine dite dure !
On peut se demander ce qui fait l'attrait extraordinaire des médecines parallèles auprès de certains médecins. Ce ne sont sûrement pas seulement les applications pragmatiques thérapeutiques, dont le succès est très inconstant et généralement décevant. Ce n'est pas la facilité, car il est sûrement aussi difficile de planter les aiguilles d'acupuncture, selon les traités chinois, que de rédiger une ordonnance pour un traitement médicamenteux. Ce n'est pas non plus l'argent, car ce type de médecine n'est pas systématiquement remboursé par les caisses d'assurance maladie. D'autre part, les médecins adeptes des médecines douces ne paraissent pas être nécessairement plus intéressés par l'argent que les autres membres du corps médical. Qu'est-ce alors ?
Ce peuvent être des raisons qui se rapprochent de l'écologie (101) : une réaction contre la technicité, le besoin de respecter la nature, et l'homme en tant qu'être naturel, de lutter contre les entreprises agressives des industries humaines. Ces raisons sont certainement susceptibles d'entraîner l'adhésion d'un public peu informé. Elles paraissent toutefois, à l'auteur de ces lignes, un peu simplistes pour convaincre des médecins, porteurs d'un diplôme universitaire et chargés de la lourde responsabilité de défendre la santé de leurs patients !
Il est probable qu'intervienne un autre motif, celui-là purement intellectuel. C'est que les théories qui sous-tendent les médecines parallèles sont souvent des théories ou des dogmes globalisants fort bien construits sur le plan dialectique et rationnel. Ils offrent une synthèse qui permet un raisonnement inductif portant sur l’ensemble de la problématique du patient. Ils s’opposent en cela à la démarche scientifique, déductive et analytique, accusée de disséquer à l’infini un problème isolé, en fait de ne prendre en considération qu’un aspect très partiel de l’ensemble. D’une manière un peu lapidaire, les adeptes des médecines parallèles accusent la science de « ne voir que les arbres mais pas la forêt ».
Cette critique peut paraître juste au premier abord, mais elle ne résiste pas à l’examen. C’est en effet une vision très réductrice et très superficielle de la démarche scientifique que de penser qu’elle se borne à une spécialisation toujours plus limitée en oubliant l’ensemble. Il est indiscutable que certains chercheurs sont très spécialisés dans un domaine limité. Pourtant leur contribution, si limitée soit-elle, aboutit à une meilleure compréhension de l’ensemble, à une synthèse susceptible d’applications. Dans le domaine médical, ce sont des études de laboratoire ultra spécialisées qui permettent la mise au point de médicaments efficaces, pour ne citer qu’un exemple. La démarche du médecin praticien, sur le terrain, est la résultante d’une foule d’études spécialisées, apparemment éloignées de la problématique concrète, mais dont l’ensemble permet de définir une attitude optimale.
Il est donc faux d’accuser la méthode scientifique de ne voir que le détail, au mépris de l’ensemble. C’est en fait le contraire qui se passe. La science ne finira jamais de se développer en raison précisément de son but, qui est de faire le tour des problèmes et de leur trouver une explication. Vue sous cet angle, le fait même qu’une théorie puisse être globalisante suffit à l’invalider !
Car c’est un fait : sur le plan conceptuel, les dogmes des médecines parallèles visent à la « globalité » dont nous venons de montrer le caractère illusoire. Sur le plan pragmatique, ils définissent la santé comme un équilibre entre des substances ou des forces adverses, la maladie correspondant à un déséquilibre entre ces substances ou ces forces. Le rôle de la médecine est alors de rétablir cet équilibre lorsqu’il est altéré. En Europe occidentale, c’est le médecin grec Galien (v. 131 – v. 201) qui a défini la santé comme l’équilibre entre quatre humeurs de l'organisme, la bile jaune, la bile noire, le sang, et le flegme, cette dernière étant de nature purement fictive. La seule chose qui reste de cette théorie est la vieille définition de certains types de caractère, qui allaient d'ailleurs de pair avec la théorie médicale : les types biliaire, atrabilaire, sanguin, et flegmatique. Pendant plus de quinze siècles, les médecins occidentaux se sont gargarisés de cette théorie, qui ne les a pas rendus très opérants, mais dont le mérite a été de permettre à Molière de les tourner merveilleusement en ridicule. En dépit de Molière, la théorie a encore cours dans un certain nombre de médecines parallèles, à propos surtout de forces et de températures et un peu moins d’humeurs.
L’idée est peut-être intellectuellement attrayante mais elle non plus ne résiste pas à l’examen. En effet, les forces invoquées sont de nature purement spéculative et ne correspondent pas à des phénomènes physiques et biologiques observables ou mesurables. En fait ce sont des entités imaginaires, des « essences » au sens philosophique du terme [Archétype]. Elles ont par contre l'extraordinaire attrait de refléter des notions – j'allais dire des sensations intellectuelles – facilement accessibles à l'esprit, globalisantes, et plus faciles à comprendre que la biologie moléculaire !
Les moyens préconisés pour rétablir l'équilibre sont variés : on peut placer des aiguilles dans des « méridiens » dont la localisation à la surface du corps est définie par la théorie de l'acupuncture, ou au moyen de substances végétales, elles aussi identifiées par la théorie. Comme les forces mentionnées plus haut, les méridiens n'ont aucune signification biologique. Les plantes thérapeutiques sont un extraordinaire mélange de substances variées, dont les propriétés pharmacologiques peuvent être bénéfiques, mais dont on voit mal comment elles pourraient influencer des forces purement spéculatives. La mise en place d'aiguilles d'acupuncture peut avoir un effet antalgique, par libération locale de neurotransmetteurs, les opioïdes endogènes. Cet effet est bien connu et démontré, mais il est très faible (8,45), pour ne pas dire insignifiant.
Toutefois, comme nous l'avons déjà dit plus haut, même si les médecines douces ne se fondent sur aucune théorie scientifique rigoureuse, elles peuvent parfois avoir un effet thérapeutique bénéfique – lié à l'effet placebo dont nous avons parlé plus haut – qui, même s'il n'est pas expliqué, peut suffire à les légitimer, tout au moins dans des indications bien appropriées.
Il est indiscutablement intéressant de lire les traités de médecine chinoise, dont l’acupuncture est un cas particulier (46) et de tenter d’en comprendre les arcanes. On s’aperçoit vite qu’il s’agit d’une construction mythique qui contribue à faire comprendre les caractéristiques de la pensée chinoise ancienne, très différente de la nôtre et indiscutablement fascinante [Médecine Chinoise].
Pour un médecin, cette démarche de type mythico philosophique peut être particulièrement attrayante, car la médecine dite scientifique, telle qu'elle est enseignée dans nos universités occidentales, n'est absolument pas un système intellectuellement ordonné : elle ne s'inscrit pas dans une « Weltanschauung »[2]. C'est un ensemble de connaissances très mêlées, peu systématiques, d'aspect intellectuellement chaotique, et quelquefois choquant pour un esprit bien construit. Cet ensemble échafaude progressivement une connaissance rigoureuse; il a le mérite très empirique d'avoir permis les progrès de la médecine actuelle, mais il ne constitue pas un système de pensée, tel que le définirait un philosophe. Pour utiliser un langage plus philosophique, on pourrait dire que ni la médecine, ni aucune science d’ailleurs, ne constituent un système épistémologique cohérent [Science]. Mais le médecin n’est pas un philosophe. Il est investi d’une mission très pragmatique, qui est celle de soigner ses semblables. Il a le devoir éthique de le faire par des moyens dont l’efficacité a été rigoureusement démontrée et éprouvée. La considération de l’harmonie philosophique ne saurait prendre le pas dans son esprit sur la rigueur de la science. C’est pourquoi le fait d’appliquer une méthode purement philosophique aux problèmes très concrets de la médecine et de la thérapeutique est un égarement dangereux. C'est ce qu'a fait le docteur N dans le cas rapporté ci-dessus. Un moraliste dirait que le docteur N a fait preuve d'un orgueil extrême en plaçant son jugement personnel – en l'occurrence sa foi en l'homéopathie – au-dessus de la rigueur intellectuelle et de l'observation des faits réels.
Le succès des médecines douces dans le public non médical mérite également d'être mentionné ici. Il tient à des mécanismes psychologiques différents de ceux qu'on observe chez les médecins et qui ont été décrits ci-dessus.
Comme nous l’avons déjà dit plus haut, les êtres humains ont à l'égard de ce qui concerne leur corps, des modes de pensées innés qui sont mal connus mais qui influencent leur attitude vis-à-vis de la maladie. Nombreux sont les patients qui confient leur santé à des non-médecins – prêtres, guérisseurs, magiciens de toutes sortes – pour des motifs irrationnels. Cette attitude ne se rencontre d’ailleurs pas que chez les gens crédules ou portés sur la magie. Elle s'observe également chez des personnes éduquées, rompues par leur profession à un travail rationnel. On a l'impression que leur raison « disjoncte » tout à coup, lorsque leur santé est en jeu. Ils changent alors leur manière de penser et ils ont une approche purement émotionnelle de leurs problèmes personnels [Emotions].
Les patients qui recourent aux médecines douces le font bien entendu avec l'espoir de guérir. Pourtant cet espoir est différent de celui qui est investi dans la médecine officielle. Il s'apparente à la croyance magique, par un processus que nous avons analysé plus haut et qui consiste à établir une corrélation absolue et automatique entre le rite du procédé magique et le processus de guérison. En cas d’échec du processus magique, l’adepte s’en prend à lui, à une faute qu’il a probablement commise dans la manière de procéder au rite.
La croyance en un processus magique s’apparente à la prière et aux rites qu’accomplissent les adeptes des religions monothéistes. Pourtant une distinction doit être faite : elle tient à la foi, à la croyance totale en un Dieu créateur tout puissant, qui caractérise les religions monothéistes, en particulier le christianisme. L’adepte croit totalement, sans se poser de question. La foi est un geste de confiance où le fidèle s’en remet à Dieu. Il l’invoque par la prière, un geste au cours duquel il demande à Dieu son aide bienveillante, pour tout ce qui peut le concerner. Mais cette aide n’est jamais automatique : elle dépend de la volonté du Dieu tout puissant à laquelle le fidèle se soumet. En théorie, le fidèle n'attend rien de concret ou de précis en retour à sa prière, il se soumet à la volonté de Dieu. Si la guérison survient, la foi se trouvera renforcée. Si elle ne survient pas, le patient sera déçu, mais il interprétera l'échec de son intercession comme une volonté supérieure de Dieu, à laquelle il se soumettra.
Ainsi donc, que l’attente du patient soit le fait de la croyance en la magie ou le fait de la foi, l’échec du traitement sera interprété comme un destin incontrôlable, comme l’expression d’une volonté supérieure indépendante des velléités humaines. C'est sans doute pourquoi les patients adeptes des médecines douces n'ont qu'exceptionnellement des sentiments revendicateurs à l'égard de leurs médecins marginaux ou de leurs guérisseurs.
L'attente du patient est différente à l'égard de la médecine officielle, sans doute parce que l'élément irrationnel (j'allais dire magique) y est beaucoup moins présent, tout au moins aux yeux des patients informés des choses de la médecine. Le caractère rigoureux et technique de la démarche médicale contribue à établir entre le médecin et son patient un contrat précis : le patient reçoit de son médecin des explications claires et rationnelles qui induisent une compréhension rationnelle plus qu’émotionnelle de son problème. Il attend le résultat du traitement, tel qu'il lui a été décrit. S'il est déçu dans son attente, il considère que le contrat n'a pas été rempli et il peut développer des sentiments revendicateurs.
Les médecins adeptes des médecines douces exploitent fort bien la situation et savent donner d'eux-mêmes une image de marque qui plaît au public. Ils insistent sur l'aspect humain et naturel de leur action. Ils refusent les techniques d'investigations diagnostiques agressives, ceci d'autant plus facilement que le diagnostic précis des maladies ne leur est pas utile, puisqu'ils soignent exclusivement des symptômes. Ils récusent les traitements médicamenteux et chirurgicaux lourds, arguant que les méthodes naturelles vont de pair avec le bien, donc avec la guérison. L'état de bonne santé correspond au bien, au naturel. Il s'oppose au mal, à l'artificiel, par définition à la souffrance qui accompagne la maladie, mais aussi parfois les démarches de la médecine moderne. C’est ainsi que, pour des raisons purement mythiques, l’homéopathie récuse les vaccinations préventives – contre la poliomyélite, le tétanos, la rubéole, la diphtérie[3] etc. Elle se fonde pour le faire sur des arguments fantaisistes purement spéculatifs, mais qui peuvent plaire à des parents peu informés qui ne souhaitent pas voir leur rejeton pleurer quand le pédiatre les vaccine.
Cette manière de voir peut plaire. Elle est, répétons-le, peut-être justifiée sur le plan philosophique ou religieux. Elle ne se fonde toutefois sur aucun argument rigoureusement vérifiable. Le point essentiel est qu'elle ignore superbement toute la pathologie médicale, telle qu'elle s'est développée depuis un siècle. Elle ne tient aucun compte des progrès de la médecine moderne, et renonce ainsi aux bienfaits que les patients sont en droit d'attendre de diagnostics précoces et de mesures thérapeutiques éprouvées. Il faut le savoir, à un moment où l'on s'apprête à ouvrir les facultés de médecine à l'enseignement des médecines parallèles et où les systèmes de santé s'apprêtent à en rembourser les prestations, dans le but de faire plus de profit en exploitant l’engouement d’un public mal informé.
Mais revenons au problème de la patiente. Madame P8 était au courant de son problème digestif. Son premier médecin, le docteur M, lui avait très longuement expliqué la nécessité absolue où elle se trouvait de se soumettre à un régime pour la vie. Elle a voulu essayer un autre type de traitement moins lourd, en se disant qu'il était moins pénible de prendre des gouttes homéopathiques que de suivre un régime restrictif. Sa connaissance de sa maladie n'était pas suffisante et pas assez étayée pour qu'elle sache rationnellement qu'un tel essai était vide de sens. Sur le plan subjectif, elle ne ressentait pas sa maladie comme un phénomène biologique précis, mais comme une entrave à sa liberté, dont elle avait l'impulsion irrésistible de se défaire. C'est une réaction normale et fréquente chez les patients, lorsque les médecins ne parviennent pas à être suffisamment convaincants dans leurs explications, ce qui a été le cas du docteur M.
Mais le docteur M n'est pas seul coupable. Même s'il avait été plus éloquent et s'il avait pris encore plus de temps pour expliquer sa maladie à madame P8, il n'est pas certain qu'il aurait réussi à la dissuader d'abandonner son traitement. Il ne pouvait en fait la convaincre que par des arguments rationnels, dérivés de la connaissance de sa maladie. Or, nous l'avons vu souvent, les arguments rationnels n'emportent pas toujours la conviction, bien loin de là. Quelle que soit leur éducation, les êtres humains sont très sensibles à des facteurs émotionnels impondérables. Ils sont capables de montrer une effarante crédulité à l'égard de théories imaginaires complètement fantaisistes, si elles leur sont présentées de manière attrayante. Ils croient ce qu'ils ont envie de croire, et pas du tout forcément ce qui est rationnellement démontré. C'est un peu comme en Amour, où le cœur a ses raisons…
[1] Je mets «humaine» entre guillemets car c'est à mon avis une contre-vérité de croire que les médecines douces sont plus humaines que la médecine officielle lorsque elle est pratiquée selon les règles de l'éthique médicale. [retour au texte]
[2] Mot allemand signifiant "vision du monde". [retour au texte]
[3] Le risque considérable que fait courir aux enfants la suppression de ces vaccinations est largement démontré dans les populations qui n'en bénéficient pas. Un large refus de ces vaccinations dans la population occidentale contribuerait à faire resurgir des maladies aujourd'hui éradiquées grâce à la vaccination systématique. [retour au texte]
|
|||