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HISTOIRE  3

 

les  conséquences  de  l'égarement  sectaire

Nous avons montré plus haut comment la différence d'interprétation des symptômes entre le médecin et le patient peut induire l'incompréhension, même la faute médicale. Nous montrerons ici comment certaines convictions du patient, des croyances de nature religieuse, plus précisément sectaires, peuvent interférer avec le déroulement et le traitement d'une maladie.

La crédulité des êtres humains n'a pas de limites. On prête à Adolphe Hitler (1889–1945) la réflexion cynique selon laquelle « plus le mensonge est énorme, plus facilement il est cru du public ». C'est ce que savent bien et ce qu'exploitent non seulement certains chefs d’état et politiciens mais aussi les fondateurs et les directeurs spirituels des sectes. Les théories et les principes des sectes se structurent autour des thèmes de la religion, de la morale, souvent aussi de la santé. Les préceptes édictés par les sectes ne sont pas démontrables. Ils font l'objet d'un acte de foi de la part des fidèles. L'adepte de la secte croit aveuglément à l'enseignement qui lui est prodigué. Sa foi a une base émotionnelle [Emotion]. Elle est de ce fait complètement inaccessible à toute forme de raisonnement relevant de la logique commune. C'est ce qu'illustre l'histoire de madame P3 qui a payé de sa vie son allégeance à une secte. Pour éviter de donner à ce texte un ton polémique, j'éviterai dans la description qui suit de mentionner le nom de la secte concernée, renvoyant le lecteur à la bibliographie qui se trouve dans le site.

 

 

Cas No 3. Madame P3 avait 32 ans. Veuve depuis deux ans, elle s'occupait seule de ses deux enfants, un fils de 6 ans et une fille de 3 ans. Son salaire de secrétaire à mi-temps ne lui suffisait pas pour vivre et madame P3 était soutenue, matériellement et moralement, par les adeptes de la secte à laquelle elle était affiliée depuis son mariage. En effet, monsieur P3 et toute sa famille étaient adeptes d'une secte et madame P3, qui avait été mollement éduquée dans la religion catholique, s'était convertie avec ferveur aux croyances de son mari. Elle se sentait bien dans une communauté fraternelle, où elle avait été accueillie chaleureusement. A la mort accidentelle de son mari, peu après la naissance de son deuxième enfant, madame P3 avait trouvé un soutien actif et vigilant auprès de ses coreligionnaires.

 

Durant son enfance, madame P3 avait souffert d'infections urinaires à répétition, caractérisées par un besoin fréquent et impérieux d'uriner et d'intenses brûlures à la miction. Il n'y avait pas de médecin dans le village où elle vivait à l'époque et l'infection urinaire ne fut pas traitée, sinon par du thé de queues de cerises, conformément à la tradition locale. Comme souvent en pareille situation, madame P3 avait appris à vivre avec sa maladie et « prenait son mal en patience ».

 

Peu avant l'accouchement de son deuxième enfant, madame P3 consulta un gynécologue et elle subit des tests sanguins de contrôle. Le médecin constata une élévation importante du taux de l'urée sanguine, signe d'une maladie rénale, plus précisément d'une défaillance de la fonction rénale, ce qu'on appelle dans le langage commun une urémie. Des investigations radiologiques complémentaires furent pratiquées après l'accouchement qui permirent de diagnostiquer la cause de l'insuffisance rénale. C'était une pyélonéphrite chronique, c'est à dire une infection chronique des reins. Il faut préciser ici que les infections urinaires à répétition sont fréquentes, le plus souvent bénignes et sans conséquence. Ce n’avait toutefois pas été le cas chez madame P3 : elle avait souffert, déjà durant son enfance, d’une infection plus grave, qui touchait non seulement la vessie mais les reins, qui n’avait pas été diagnostiquée et qui avait définitivement altéré la fonction rénale. Un traitement fut alors institué, sous forme d'antibiotiques, destinés à éliminer les bactéries responsables de l'infection. Malheureusement, l'insuffisance rénale était déjà irréversible et, en dépit du traitement antibiotique, elle continua de s'aggraver. Il faut dire que madame P3 n'avait guère le temps de se soigner. Elle s'occupait de sa famille et de son ménage, travaillait à mi-temps, et était impliquée dans les activités prosélytes de la secte dont elle faisait partie.

 

A l'âge de 32 ans, madame P3 commença à se sentir fatiguée. Très active et énergique, elle n'était pas habituée à cette sensation et elle se força pendant plusieurs mois à n'en pas tenir compte. La fatigue s'aggrava et se compliqua d'une peine à souffler – une dyspnée – qui limita de plus en plus son activité physique. Elle parla de ses symptômes à ses amis et des séances de prière en commun furent organisées pour conjurer le mal. Rien n'y fit. Un soir, alors qu'elle rentrait chez elle, madame P3 perdit connaissance dans la rue. L'ambulance de la police la conduisit au centre hospitalier universitaire de la ville où elle habitait.

 

C'est le docteur M, interne de garde, qui accueillit madame P3. Il fut frappé par la pâleur de la patiente, son teint cireux, sa déshydratation et son haleine forte, très caractéristique de l'insuffisance rénale. Il mit immédiatement en route un traitement de réhydratation et organisa des investigations approfondies pour élucider la situation de manière précise. Les investigations confirmèrent le diagnostic d'insuffisance rénale sévère, sur pyélonéphrite chronique, avec une anémie importante qui expliquait la dyspnée. L'anémie est une complication classique de l'insuffisance rénale. Elle est due au fait que le rein malade ne sécrète plus une hormone, l'érythropoïétine, indispensable à la formation des globules rouges dans la moelle osseuse. A l'époque des faits, l’érythropoïétine n’existait pas sur le marché pharmaceutique et le seul traitement de cette anémie était la transfusion de sang.

 

Le docteur M organisa immédiatement une transfusion [sang]. L'indication à ce traitement lui était tellement évidente qu'il ne songea même pas à en demander l'autorisation à la patiente. Lorsqu'elle vit arriver l'infirmière chargée de mettre en place la transfusion, madame P3 opposa un refus catégorique. Surprise, l'infirmière appela le docteur M qui, confus d'avoir omis de donner à la patiente des informations précises, expliqua en détail à madame P3 les raisons de ce traitement et la nécessité impérieuse de transfuser. Tout en donnant l'impression de fort bien comprendre les arguments du médecin, la patiente continuait d'opposer un refus obstiné à la transfusion, déclarant que sa religion lui interdisait de l'accepter et qu'elle préférait mourir de suite plutôt que de recevoir du sang étranger, quelle que fût sa provenance.

 

Après vingt minutes d'une discussion finalement stérile, le docteur M se retira, décidant d'attendre et de réfléchir à la tactique à adopter pour convaincre madame P3. Sa réflexion porta rapidement ses fruits. Le docteur M se souvînt d'un collègue, le docteur N, qui travaillait dans le service de chirurgie et qui appartenait à la même secte que madame P3. Il téléphona immédiatement à son collègue et ils décidèrent de se voir pour discuter, tout en prenant ensemble leur repas de midi à la cafétéria de l'hôpital. Le docteur M ne doutait pas un instant qu'il obtiendrait l'aide de son confrère pour convaincre madame P3 d'accepter la transfusion. L'indication à ce traitement était absolue et médicalement indiscutable. D'autre part elle revêtait un caractère d'urgence en raison de la sévérité de l'anémie.

 

Le docteur M se trompait. Dès qu'il entendit parler de transfusion, le docteur N se bloqua dans un refus catégorique. Il déclara que la transfusion pouvait parfaitement être évitée et que le traitement de l'insuffisance rénale permettrait la restauration naturelle du taux des globules rouges. C'était médicalement faux, comme tout professionnel informé le sait. Le docteur N, pourtant reconnu comme un chirurgien compétent, paraissait obstinément imperméable aux arguments médicalement fondés de son confrère. Sentant que les arguments médicaux étaient sans effet, le docteur M tenta diplomatiquement d'entrer dans le jeu de son confrère et lui demanda ce qu'il faisait pendant les opérations si tout à coup les patients se mettaient à saigner et avaient besoin d'une transfusion. Le docteur N répondit évasivement dans une sorte de « langue de bois » et se déroba finalement à la discussion. Il faut dire que le docteur M s'était échauffé pendant l'entretien qui commençait à prendre un tour agressif. La seule chose qu'obtint en définitive le docteur M est que son confrère accepte de venir parler à madame P3.

 

Le docteur N vint voir madame P3. Il exigea d'être seul avec la patiente pendant l'entretien et le docteur M, qui pensait participer activement à la discussion, se retira, ulcéré. Une demi-heure plus tard, le docteur N déclara qu'il approuvait le refus de la patiente et qu'il consulterait le chef spirituel de la secte pour décider de l'attitude à adopter. Le docteur M n'en croyait pas ses oreilles. Il alla parler avec son chef hiérarchique, le docteur O, à qui il exposa le problème. Le docteur O écouta attentivement son collaborateur. Après avoir pris le temps de réfléchir, il lui déclara qu'il avait déjà vécu ce genre de situation et qu’il n'avait jamais obtenu le  « consentement éclairé » des patients adeptes de cette secte lorsqu'il s'agissait d'une transfusion.

 

Un mois plus tard, madame P3 mourait de son insuffisance rénale. L'échec du traitement médical était dû pour une large part à l'anémie, en l'absence de transfusion sanguine.

 

Les deux enfants de madame P3 ont été pris en charge par la secte. Le docteur M et le docteur N ne se sont plus adressé la parole. Ils ont chacun poursuivi leur carrière dans leurs spécialités respectives.

 

L'histoire de madame P3 est exemplaire d'une attitude tout à fait irrationnelle, de la part d'un patient et d'un médecin – le docteur N – qui s'accordent à refuser un traitement médicalement indispensable et préfèrent une échéance mortelle à la transgression d'une règle sectaire purement dogmatique, sans fondement rationnel. Juridiquement, le docteur N a commis une faute par dol volontaire. Ses connaissances médicales lui permettaient de savoir que la transfusion était un acte médical absolument indispensable au traitement de madame P3. Il l'a consciemment et volontairement interdit, en dépit de l'insistance de son confrère, le docteur M, lequel a été irréprochable, mais totalement impuissant dans le déroulement de cette funeste histoire. La faute médicale n'a pas été sanctionnée, puisque la patiente partageait l'attitude du docteur N. Après sa mort, comme ses enfants étaient trop jeunes pour agir et que ses seuls proches étaient membres de la secte, il est bien évident que personne n'a porté plainte.

 

L'attitude de madame P3 et du docteur N est très représentative de l'esprit sectaire qui peut affecter n’importe qui, les médecins comme les patients. Ce qui frappe dans cette attitude, c'est son caractère absolument intransigeant. Le sectaire suit la loi de sa secte, quel qu'en soit le prix. Il s'y sent contraint, et aucun argument rationnel ne l'en fera démordre. En fait, sa foi lui enlève tout esprit critique, il perd sa liberté de jugement et de choix.

 

Cette caractéristique différencie la secte de la religion (89, 94). Aujourd'hui plus que naguère, les grandes religions acceptent de leurs fidèles plus de liberté de pensée. Elles s'efforcent de s'intégrer à la société. Les contraintes qu'elles impliquent éventuellement sont plus librement consenties par les fidèles et sont en meilleure harmonie avec les coutumes des groupes socioculturels. Ceci n'est pas toujours vrai. Il existe, même dans les grandes religions, des mouvements extrémistes. Ils imposent à leurs fidèles des attitudes radicales qui paraissent en contradiction avec les préceptes généralement admis du dogme.

 

Mais la secte constitue toujours un contre-pouvoir. Elle s'oppose à la collectivité non sectaire et s'en coupe par des principes qui lui sont spécifiques, par exemple le refus de la transfusion dans le cas de madame P3. La différence entre secte et religion peut être ténue et c'est sans doute pourquoi il n'y a pas de définition juridique de la secte. Cet état de fait conduit à un vide juridique (tout au moins au moment où ces lignes sont écrites), qui explique les difficultés rencontrées par les pouvoirs publics et par les victimes des sectes quand ils tentent de faire action judiciaire. Il en résulte que les défenseurs des sectes n’ont aucune peine à justifier leurs agissements en  arguant de la sacro-sainte liberté de religion, garantie par la plupart des constitutions démocratiques. Cet argument donne aux sectes une totale liberté d’action, il leur laisse tous les droits aux campagnes de prosélytisme et leur assure une impunité quasi complète.

 

En fait, dès qu'une pratique religieuse recourt à la contrainte, et qu'elle marginalise ses fidèles, elle se marginalise elle-même et devient une secte. Cette marginalisation a d'ailleurs probablement constitué la phase initiale du développement de la plupart des grandes religions que personne aujourd'hui n'aurait l'idée de considérer comme des sectes.

 

Les sectes proposent des concepts de toutes sortes – religieux, philosophiques, moraux, pseudo médicaux, pseudo scientifiques. Ces concepts sont dogmatiques, si saugrenus qu’ils puissent paraître, et par définition invérifiables. Par conséquent, les adeptes de la secte ne peuvent croire que par un acte de foi purement émotionnel, dans lequel n'intervient aucun argument démontrable. Il existe, depuis des millénaires, de nombreuses sectes de ce genre, d'inspiration judéo-chrétienne, musulmane, bouddhiste, gnostique[1]. Les sectes peu agressives imposent à leurs adeptes la foi en des concepts peu marginalisants. Leurs fidèles, même profondément convaincus, ne sont que mentalement influencés dans leurs opinions. Ils peuvent continuer de vivre en harmonie dans la société, dans la mesure où ils gardent pour eux leurs convictions intimes.

 

Pourtant, bien souvent les choses n'en restent pas là. En effet, la secte, ou plutôt son fondateur ou ses chefs spirituels, ne se contentent pas d'être entourés d'adeptes naïfs, muets et discrets. Comme tous les leaders, ils veulent davantage de pouvoir, de renommée, d'argent et d'ascendant sur le plus grand nombre possible de fidèles. Ils impliquent par conséquent leurs adeptes dans une activité prosélyte parfois agressive, visant à donner de l'importance à leur mouvement. Cette manière de faire peut se légitimer, si besoin est, en prenant au compte de la secte ce passage de l'Ecriture : « Allez par tout le monde et prêchez la bonne nouvelle à toute créature humaine » (Marc 16.15), une citation que les sectes revendiquent chacune à leur profit. C'est alors que se concrétise la marginalisation, non seulement mentale, mais comportementale et sociale.

 

La secte à laquelle madame P3 était affiliée était d'inspiration chrétienne et impliquait pour ses adeptes une marginalisation limitée qui ne les mettait pas au ban de la société. Cette marginalisation limitée – liée notamment à l'interdiction de la transfusion sanguine – a tout de même suffi à tuer madame P3, dans le cas qui nous occupe [sang].

 

Il existe de nombreuses autres sectes, caractérisées par des concepts dogmatiques variés, dont l'application n'empêche pas leurs adeptes de vivre à peu près normalement dans la société. Toutefois chacune impose un ou plusieurs concepts sur lesquelles les sectaires sont intransigeants. L'interdit de la transfusion sanguine en est un exemple typique. Nous allons en citer d'autres dans le domaine limité de la santé et de la médecine, l'objet de notre discussion.

 

Le refus de la médecine actuelle, jugée trop technique et trop inhumaine est le cheval de bataille de nombreuses sectes. Ce refus entre dans le cadre plus général du retour à la nature et d'une certaine vision, très réductrice, de l'écologie. Il faut dire que le retour à la nature a de tout temps été un thème très prisé. Il y a deux mille ans déjà, le poète latin Virgile (v. 70-19 av. JC) l'avait bien ressenti en rédigeant les Géorgiques et les Bucoliques. Aujourd'hui, après plus d'un siècle de civilisation industrielle, il est normal que les êtres humains manifestent une réaction de retour vers la nature, assortie d'un refus de la technicité. Cette écologie bucolique a inspiré de vastes mouvements d'opinion, notamment la création de nouveaux partis politiques. Nous verrons plus loin comment elle a influencé la médecine, favorisant le succès des médecines douces, centrées sur une thérapeutique naturelle, dépourvue de technicité. Nous verrons aussi comment ces médecines douces mettent en danger la santé des patients puisqu’elles refusent en fait les acquis de la médecine moderne.

 

Il n'est donc pas étonnant que les sectes, soucieuses de succès dans leur entreprise, mettent à profit le thème très porteur du retour à la nature : ce retour donne bonheur, santé, vérité et plaisir, alors que la civilisation technique est génératrice du mal.

 

Amalgamés au retour à la nature, mais en fait sans rapport conceptuel avec lui, sont également prescrits des procédés (j'allais dire des rites magiques) de purification, dans le sens le plus vague et le plus mythique du terme. Il s'agit de libérer le corps des substances impures, essentiellement des matières fécales et des toxines qu'elles contiennent. Ce but est atteint par des lavements, pompeusement baptisés « lavages coliques » qui nettoient le corps à l'intérieur. Il suffit de s'informer du  « B » « A » « BA » de la physiologie intestinale pour comprendre que cette manière de procéder ne se fonde sur aucune réalité. Pour le lecteur qui aurait oublié la physiologie, rappelons ici que, depuis des centaines de millions d'années, les animaux respirent l'oxygène de l'air et mangent une partie de leur environnement pour produire l'énergie chimique indispensable à la vie de leur organisme et pour synthétiser les substances chimiques dont ils sont faits. L'absorption des aliments dans l'intestin est sélective et des déchets sont produits qui sont éliminés sous la forme de matières fécales. Le gros intestin, objet des lavages coliques, a pour fonction d'absorber l'eau et certains sels minéraux. Il complète la digestion grâce à la présence de bactéries qui vivent en symbiose avec lui. La Nature a fort bien fait les choses, pour le plus grand bien du règne animal auquel se rattache l'espèce humaine. Il y a donc une singulière contradiction à préconiser simultanément un retour à la Nature et des manœuvres qui visent à modifier un de ses fonctionnements essentiels. C'est là qu'intervient le mythe qui remonte à l'aube de l'humanité (17, 18, 34, 36). Dans la classique dichotomie mythique du bien et du mal, du pur et de l'impur, le contenu intestinal est considéré comme impur. Il devient l'objet d'un rite de purification sous forme d'une « évacuation assistée ». Ce n'est pas souhaitable et c'est pourquoi les lavements, largement préconisés par les médecins de Molière, ne font plus que rarement partie de l'arsenal thérapeutique de la médecine actuelle. Mais c'est un mythe et il ne requiert pas qu'on lui accorde le bénéfice d'une justification rationnelle.

 

C'est sur le plan diététique que les préceptes sectaires sont les plus fréquents et les plus saugrenus. En effet les sectes préconisent toutes sortes de régimes : il y a le régime strictement végétarien qui interdit toute nourriture d’origine animale, le régime cru, où la cuisson est purement et simplement abolie. D'autres imposent l'instinctivothérapie qui consiste pour les adeptes à ne manger que ce dont ils ont envie, au moment où ils en ont envie. Le jeûne pur et simple est aussi préconisé. On pourrait d’ailleurs multiplier les exemples puisqu’il y a pratiquement autant de régimes que de sectes. La justification de ces régimes est fondée sur des concepts arbitraires et invérifiables. Le seul nombre des régimes préconisés suffit d'ailleurs à démontrer qu'aucun d'entre eux ne repose sur une réalité physiologique propre à l'espèce humaine. Ils sont, une fois de plus, le fruit de l'imagination sectaire, amalgamée autour de mythes ancestraux qui les rendent crédibles à l'imagination des adeptes.

 

La pratique d'un régime restrictif a incontestablement des conséquences sur la santé et sur le comportement des sectaires. Dans les sectes agressives, le conditionnement des adeptes – un véritable « lavage de cerveau » – est favorisé par l'état d'épuisement provoqué par le régime carencé. La même remarque s'applique d'ailleurs aux états délirants associés à l'expérience mystique. C'est ce qui explique que le jeûne est largement préconisé dans les différentes religions. Il est considéré comme une mortification permettant d'accéder à la spiritualité. Un homme aussi éminent que le Pape Pie XII (1876-1958) en était un fervent adepte, au point de mettre sa santé en danger.

 

A côté des « mesures d'hygiène » décrites ci-dessus, certaines sectes préconisent une véritable médecine magique. Elles font état de phénomènes physiques mystérieux, de forces telluriques, de champs électriques ou magnétiques mystérieuses, d’ondes, de courants énergétiques reliant le cosmos et la terre. Des appareils sont même conçus – et vendus au bénéfice des sectes –, destinés à capter les forces magiques pour les infuser aux naïfs qui les achètent.

 

Il est hors de notre propos de décrire ici le détail de ces inventions. Elles sont souvent affublées de noms pompeux, à consonance scientifique. Les termes d'énergie, de magnétisme, et d'ionisation sont indiscutablement des concepts précis dans la bouche des physiciens. Ce sont des entités rigoureuses, quantifiables et mesurables. Dans le langage sectaire, ce ne sont que des mots. Aucune mesure n'est jamais venue substantier les courants énergétiques liant le cosmos aux forces telluriques ni le magnétisme ou l’énergie psychique irradié par certains sujets, tels qu'ils sont décrits dans les dogmes sectaires. Là aussi, l'invention pure et simple, arbitraire et indémontrable s'amalgame au mythe. Ce n'est plus le mythe des origines, c'est la pseudoscience : le mot technique donne une crédibilité à la théorie, si invraisemblable soit-elle. Le non spécialiste qui a oublié la physique, croit la théorie par le biais de la consonance des mots, sans se poser trop de questions.

 

A la pseudoscience qui prétend expliquer rationnellement s’ajoute la magie, qui n’explique pas mais qui donne des recettes toutes faites pour susciter ou pour conjurer le bien et le mal. La magie fait partie de la religion et, à plus forte raison de la secte. Elle en est l’aspect populaire, simpliste, comme un mal nécessaire souvent critiqué par les ecclésiastiques, mais prisé par les fidèles plus soucieux de l’efficacité immédiate de leurs tribulations terrestres que de spiritualité et de bienfaits dans l’au-delà. Nous verrons plus loin comment la magie est depuis toujours intimement liée dans l’esprit humain au processus de guérison des maladies.

 

Nous l'avons dit et répété : le grand succès des sectes, comme celui des médecines parallèles, est lié à la crédulité des êtres humains. Il est certainement plus facile de faire un acte de foi en acceptant des théories sectaires arbitraires et indémontrables que d'accumuler des connaissances rigoureuses susceptibles de faire accéder à la compréhension de la médecine ou des sciences. Mais d'autres facteurs interviennent aussi. Dans les phases de désarroi émotionnel, les êtres humains perdent une part de leur esprit critique et de leur faculté de penser rationnellement. Ils manquent de confiance en eux et ont le besoin de se raccrocher à une force, à une volonté supérieure qui les sécurise. C'est sans doute pourquoi les sectes recrutent généralement leurs adeptes parmi des sujets qui vivent des conflits émotionnels d'ordre familial et personnel tels que divorces, ruptures, déceptions sentimentales, échecs scolaires, difficultés professionnelles, chômage, entre autres. Les sujets jeunes, de dix huit à vingt cinq ans, constituent d’ailleurs la majorité des recrutés dans les mouvements sectaires. Influençables et immatures, ils en sont les proies toutes désignées.

 

A une échelle non plus individuelle, mais collective, la mode de l'engouement sectaire caractérise des phases d'insécurité politique, économique et sociale. Ainsi, en Russie, dans la période trouble qui a suivi la chute de la dictature communiste et qui s’est accompagnée d’un retour à la liberté de penser et de s'exprimer, on a assisté à une véritable explosion des croyances magiques (42). Trente ans après les Occidentaux, les Russes se sont mis à croire aux Ovnis et aux extraterrestres. Les écoles de sciences occultes ont fleuri. Les mages et guérisseurs de tout poil ont accédé à la renommée et il leur est même arrivé d’exercer une influence significative sur les personnages politiques les plus en vue. C'est comme au début du vingtième siècle, avant la révolution bolchevique de 1917, quand le dernier tsar, Nicolas II, avait comme confident et conseiller le tristement célèbre Raspoutine (1864 ou 1865-1916). Ce moine sibérien illuminé, inculte, mais très charismatique, s'était infiltré à la cour grâce à son pouvoir de guérisseur (2). On lui prêtait la faculté d'interrompre les hémorragies du tsarévitch – le fils de Nicolas II – atteint d'hémophilie. Devenu de ce fait indispensable à la famille impériale, Raspoutine usait de son influence pour infléchir les décisions politiques du tsar. Les historiens pensent qu'il a joué un rôle significatif dans l'histoire de la Russie, en particulier dans l'écroulement du tsarisme.

 

 

Les exemples cités démontrent la prépondérance de la pensée émotionnelle sur la pensée rationnelle. Nous avons vu comment ces deux formes de pensée sont bien distinctes, sur le plan neurophysiologique [Raison / Emotion], même si elles sont étroitement associées dans le fonctionnement mental. La pensée rationnelle, liée au développement du néocortex, caractérise l’évolution de l’espèce humaine. Elle a permis l’ensemble des réalisations humaines, depuis l’utilisation du feu, jusqu'à l’exploration de la Lune, pour ne citer que ces deux exemples. Elle est certainement prépondérante aujourd’hui dans le domaine technologique, où le succès tient à la mise en application de données expérimentales très précises et rigoureuses.

 

Mais, dans les domaines moins techniques, tels que la santé, la pensée rationnelle fléchit et l’interprétation émotionnelle prend de l’importance. Il en est ainsi pour de nombreux individus, qui n’ont pas pris la peine d’acquérir un bagage de connaissances suffisant, et qui se laissent aller à échafauder des théories purement spéculatives. Ces théories sont souvent structurées d’une manière logique, selon des raisonnements rigoureux qui peuvent séduire des esprits entraînés à la démarche intellectuelle. Pourtant si les postulats de base de ces théories sont inexacts, l’échafaudage perd tout intérêt. Il devrait s’écrouler comme un château de cartes. Tel n’est toutefois pas le cas. Si la théorie plaît au cerveau émotionnel, le manque de rigueur de ses prémisses ne sera pas pris en considération par le cerveau rationnel, et les êtres pensants que nous sommes seront prêts à croire n’importe quoi…

 

 

En conclusion, l'histoire de madame P3 montre que l'esprit sectaire représente un danger considérable. Même si l'acte de foi sectaire porte sur des sujets apparemment anodins et limités – ici le refus de la transfusion sanguine –, il peut, par ses conséquences, entraîner la mort de l'adepte. A plus forte raison, lorsque la secte impose à ses fidèles des croyances plus extravagantes encore, elle peut les amener à des comportements gravement pathologiques, notamment à des meurtres ou à des suicides collectifs, comme ce fut le cas en 1994 pour les adeptes de la secte du « temple solaire ». Le rôle des sectes n'est donc certainement pas anodin. Même si les croyances proposées paraissent acceptables aux gens crédules, les conséquences de ces croyances peuvent être dramatiques. C'est pourquoi il faut craindre les sectes, surtout celles qui s'infiltrent insidieusement dans la société et dans les lieux de pouvoir.

 

[1] La gnose est une théorie ésotérique selon laquelle l'accès à la connaissance des choses divines se fait par une révélation intérieure, réservée aux initiés. La pensée gnostique, qui remonte au premier siècle de notre ère, a eu une large influence et elle se retrouve dans la philosophie hellénistique, le judaïsme, l'islam et, sous une forme dégradée, dans de nombreuses sectes actuelles. [retour au texte]