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Sport |
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Le sport n’est pas une entité univoque précise. Le mot de sport vient de l’ancien français (XIIe siècle) desport, qui signifie jeu, amusement. Il est entré dans la langue courante en Angleterre au XVe siècle, et il a fait retour en France, emprunté à l’anglais, au XIXe siècle. Pour une fois, l’histoire du mot suit un bout de l’itinéraire historique de ce qu’il désigne. Dans son sens moderne, le sport désigne un ensemble d’activités physiques exercées dans le sens du jeu et de la compétition, visant à améliorer la condition physique. Cette définition est restrictive, en raison de l’évolution qu’a subi le sport, surtout au XXe siècle.
C’est dans l’antiquité classique que l’on a coutume de situer la naissance du sport. Les Grecs ont développé l’athlétisme : la course à pied, le lancer du javelot et du disque, le saut. Des jeux étaient organisés, en particulier à Delphes et à Olympie, qui confrontaient les représentants des différentes cités. Ils constituaient des spectacles importants, où les vainqueurs étaient honorés comme des héros. Les jeux étaient empreints d’une forte connotation religieuse : ils étaient précédés d’un rituel précis, notamment de sacrifices d’animaux. Les poètes grecs et la statuaire grecque témoignent encore aujourd’hui de l’importance attribuée aux athlètes de l’époque. L’interprétation actuelle, de caractère rétrospectif tend à idéaliser le sport antique, ce qui est certainement légitime pour les sports d’athlétisme. En revanche les sports de combat étaient empreints d’une singulière violence : le pancrace, un mélange de pugilat et de lutte, avait ses règles, mais elles étaient peu restrictives et n’interdisaient pas des coups dangereux et même mortels. Les combattants étaient équipés de manière à se faire mal, et le combat n’était pas limité dans le temps, ce qui amenait les protagonistes à se blesser sévèrement, parfois à se tuer. Dans ce dernier cas de figure, le vainqueur donnait avec panache sa couronne au mort. Plus tard, à Rome, les jeux du cirque mettaient en scène des spectacles connus pour leur violence et leur cruauté, comme les courses de char ou les combats de gladiateurs.
Au moyen âge, les combats de chevalerie ont pris le relais des jeux antiques. Ils étaient fondamentalement aussi cruels que les jeux du cirque, du fait des sévères blessures que les protagonistes étaient libres de s’infliger à leur guise, et du fait aussi de l’issue généralement mortelle du tournoi pour le vaincu. Pourtant, contrairement à ce qui se passait dans l’antiquité, des règles commençaient à se faire jour, qui géraient le comportement des combattants selon le code de la chevalerie. Le terme de chevaleresque, proche synonyme de celui de sportif, traduit le fair-play, la loyauté de la confrontation.
En fait, les jeux de l’antiquité et du moyen âge étaient des spectacles violents, où des protagonistes s’affrontaient selon des règles qui n’interdisaient pas les coups dangereux, souvent mortels, en des confrontations extrêmement brutales, dont l’issue était le plus souvent la mort du vaincu, pour le plus grand plaisir de spectateurs assoiffés de sang et de cruauté. Il est probable que le public de l’époque regardait avec un égal plaisir les chevaliers qui s’entre-tuaient, les hérétiques qui étaient brûlés vifs, les délinquants qui étaient pendus en public, pour ne rien dire des tortures variées infligées aux animaux.
A l’époque moderne, la genèse du sport a suivi un cours parallèle à l’évolution des mentalités. A la renaissance, Érasme de Rotterdam (v. 1469-1536) a introduit le terme de civilité, qui désignait une nouvelle sensibilité, où la violence était contenue, où les sentiments extrêmes étaient pondérés. Il s’agissait en fait d’un changement fondamental des comportements sociaux. Ce changement correspondait à la création de l’État, à l’assujettissement des classes guerrières au service d’un gouvernement.
Sous sa forme moderne, c’est au XVIIIe siècle que le sport a commencé de prendre son essor, en Angleterre. La genèse du sport est parallèle à l’évolution de la société anglaise de l’époque. Après le processus révolutionnaire dirigé par Oliver Cromwell (1599-1658) et les troubles qui l’ont suivi – la lutte entre les puritains des classes moyennes à inférieures et l’aristocratie qui cherchait, sous l’égide des Stuart à rétablir une monarchie despotique à l’image de la France – , l’Angleterre vivait dans un climat de haine et d’intense violence politique. Les propriétaires terriens se trouvaient placés entre le pouvoir aristocratique et les dissidents puritains. Comme ils constituaient la classe la plus puissante du pays, ce sont eux qui ont mis un terme à la violence et qui ont pris le relais du pouvoir au XVIIIe siècle. Ils se rattachaient à deux factions. D’une part les Whigs, issus d’une aristocratie riche et de descendance récente, étaient hostiles aux Stuart, mais enclins à la clémence à l’égard des puritains. D’autre part, les Tories, qui constituaient la gentry, issue de familles anciennes mais non titrées, avaient un attachement sentimental aux Stuart, tout en désapprouvant leur absolutisme et leur catholicisme ; ils étaient farouchement hostiles aux dissidents puritains. Si les Whigs et les Tories formaient deux factions distinctes, de tendances politiques différentes, ils appartenaient cependant à la même classe sociale de propriétaires fonciers et ils avaient un mode de vie similaire. C’est entre ces deux factions, distinctes par leurs opinions politiques, mais similaires par leur style de vie, qu’une nouvelle entente allait naître, plus harmonieuse, sous la forme du débat parlementaire, au sein de deux chambres : la chambre des Lords, réservée à la noblesse, et la chambre des Communes où était représenté le peuple. Le débat parlementaire était institué, ses règles se codifiaient. L’excès de violence dans la révolution était suivi du besoin d’ordre et de modération dans une autocontrainte librement consentie. Les gentlemen n’avaient plus le droit de perdre leur sang-froid. La violence leur était interdite, sauf sous la forme très réglementée du duel.
C’est dans ce climat d’ordre bien réglementé qu’est né le sport. C’était un passe-temps, on dirait aujourd’hui un loisir. Il servait d’exutoire à la violence et il permettait aux protagonistes de libérer de manière contrôlée leurs impulsions émotionnelles. Le combat devenait jeu, dans une distanciation propre au self control. Ce loisir avait été créé et il était initialement pratiqué uniquement par les membres de la gentry. Comme la gentry, rattachée à la faction des Tories, se trouvait plus proche que la noblesse des commerçants, des artisans et du peuple, le sport s’étendit progressivement à toutes les classes sociales, en gardant son aspect réglementé, devenu traditionnel. Ainsi, de même que le régime parlementaire avait ses règles qui excluaient la violence et qui géraient harmonieusement le combat que se livraient les partis adverses, le sport a créé ses règles. Le but n’était plus de tuer l’adversaire, mais de le vaincre selon le code du jeu.
La boxe, par exemple, s’est codifiée en des règles précises qui permettaient au meilleur de gagner sans pour autant tuer son adversaire : les coups étaient réglementés, les poings étaient protégés par des gants dont le rembourrage est allé en s’épaississant, le temps du combat était limité, les adversaires étaient appariés selon leur poids. En sport, comme en politique, on tendait à une libération plus contrôlée des émotions potentiellement violentes !
Ce n’est donc pas un hasard que le sport soit né en Angleterre et qu’il ait été le fait de protagonistes et d’un public soucieux de modérer ses impulsions violentes. D’autre part, l’Angleterre du XVIIIe siècle était plus tolérante que les autres nations européennes pour la libre association des citoyens. Des associations sportives se sont ainsi formées pour pratiquer les différents sports, sous forme de clubs. Ces associations ont facilité la promulgation de règles précises codifiant la pratique du sport. D’Angleterre, le sport a été exporté d’abord dans les autres pays anglo-saxons, puis dans les pays européens, notamment en France, au XIXe siècle, et dans le monde entier.
C’est l’œuvre d’un Français, Pierre de Coubertin (1863-1937) d’avoir rénové les jeux olympiques, en organisant à Athènes en 1896, la première olympiade, qui a groupé treize nations. Coubertin a contribué à définir l’idéal olympique, comme l’illustre une circulaire qu’il a adressée aux associations sportives le 15 janvier 1894 :
« Il importe avant tout de conserver à l’athlétisme le caractère noble et chevaleresque qui l’a distingué dans le passé afin qu’il puisse continuer de jouer efficacement dans l’éducation des peuples modernes le rôle admirable que lui attribuèrent les maîtres grecs. L’imperfection humaine tend toujours à transformer l’athlète d’Olympie en un gladiateur de cirque. Il faut choisir entre deux formules qui ne sont pas compatibles. »
Pour Coubertin, le sport est un moyen de rapprocher les hommes et les nations, de lutter contre les inégalités. C’est sur ces bases que s’est forgé l’esprit olympique, qui définit pour une part l’éthique actuelle du sport. Elle implique l’internationalisme, la fraternité des hommes dans le sport, leur égalité hors de tout préjugé de classe, de religion, de nation ou de race. Il n’y a guère qu’Adolphe Hitler qui n’a pas accepté ces principes : lors des jeux olympiques de Berlin en 1936, il s’est arrangé pour être absent lors du triomphe de Jessie Owens, un afro-américain qui avait gagné 4 médailles ; il ne voulait pas devoir le féliciter…
Depuis Coubertin, les jeux olympiques ont été régulièrement célébrés, avec deux interruptions lors des guerres mondiales. Les jeux d’hiver et ceux d’été regroupent toutes les disciplines sportives. Ils sont accessibles aux représentants de toutes les nations qui envoient leurs meilleurs champions. Les trois premiers vainqueurs sont couronnés des prestigieuses médailles olympiques, d’or, d’argent et de bronze. Les jeux aboutissent ainsi à l’établissement de records accomplis dans chacune de leurs disciplines.
De nos jours, le sport est un phénomène de société extrêmement important. Il est pratiqué de manière active par une large majorité de la population, non seulement comme un passe-temps, mais surtout comme un moyen de maintenir la condition physique. D’autre part la pratique intensive du sport est génératrice d’un plaisir, lié à la libération d’endorphines par le cerveau, au cours de l’exercice physique.
Le sport s’est développé aussi sous la forme d’un spectacle qui constitue la distraction la plus importante de la population du monde entier, surtout depuis que sa diffusion généralisée a été rendue possible par la télévision. Les jeux olympiques, les coupes du monde de football, les championnats du monde des différents sports, les grand prix de formule un en automobile sont des événements qui jalonnent l’année comme les fêtes religieuses du calendrier d’autrefois, mais avec une ampleur incomparablement plus grande, de caractère mondial.
Le goût du public pour ce spectacle s’est considérablement modifié depuis les jeux de l’antiquité et du moyen âge. Le public moderne se passe de la cruauté dont ses ancêtres étaient friands. Le goût de la violence, l’agressivité, les émotions extrêmes se sont pondérées du fait d’un changement fondamental des mentalités, lié lui-même aux contraintes inhérentes de la vie sociale. En somme le seuil de violence autorisée a été abaissé, d’une manière variable selon les cultures. Dans le monde occidental, la cruauté n’est plus tolérée, sauf à l’égard des animaux, dans les courses de taureaux, les combats de coqs et de chiens, et la chasse. Depuis la véritable création du sport en Angleterre au XVIIIe siècle, le spectacle sportif s’est substitué à la cruauté : la violence s’est sublimée en un jeu.
Le public trouve dans le spectacle sportif un exutoire aux tensions générées par les contraintes de la vie professionnelle, à la violence inhérente à l’être humain, qui doit être constamment réprimée dans la vie en société. La contemplation de protagonistes qui s’affrontent pacifiquement a un caractère mimétique : elle permet au spectateur de s’identifier à l’un ou l’autre des protagonistes, de participer aux phases de la lutte par des acclamations et de se réjouir de la victoire de ses héros.
Le plaisir que ressent le spectateur requiert de lui une éducation, dans le sens d’une faculté d’abstraction, qui consiste à sublimer la lutte brutale en un jeu, comme ont appris à le faire les gentlemen du XVIIIe siècle. Cette faculté n’est pas à la portée de tout le monde. Le spectacle sportif peut générer une violence qui se traduit aujourd’hui par le phénomène du hooliganisme. Les hooligans se recrutent dans les classes défavorisées de la société. Peu éduqués, le plus souvent imprégnés d’alcool et de drogues, habitués à vivre dans la violence de la rue, ils n’ont pas été soumis à la répression et à la « sublimation » de la violence dans le sport. Les règles de la société, comme celles du sport, leur sont étrangères et le spectacle sportif, loin d’être pour eux un exutoire, est le prétexte à susciter un combat violent.
Les sportifs, qui sont au centre du spectacle, sont devenus des acteurs chevronnés, souvent des vedettes adulées par le public. Ils se conforment à l’attente de leur public en s’efforçant de battre des records, d’être les meilleurs et de faire gagner leur équipe nationale. Ce n’est plus, ce ne peut plus être un travail d’amateur, en dépit des espoirs suscités par l’idéal olympique, qui préconise simultanément des exigences contradictoires : le record dans l’exploit, l’internationalisme et le non professionnalisme des sportifs. C’est un fait : l’attente du public est de plus en plus grande dans ses exigences. Les enjeux des compétitions sportives sont devenus démesurés. L’ambition de satisfaire le public, peut-être aussi l’attrait de la gloire et de l’argent pousse sans cesse les sportifs à augmenter leurs performances dans leur volonté de gagner les compétitions. La nécessité de vaincre s’impose pour satisfaire un public fanatisé qui réclame un spectacle toujours plus impressionnant. L’argent s’en mêlant, le spectacle devient une colossale entreprise financière et publicitaire, qui touche tous les sports, notamment le football, la course automobile, le cyclisme, la boxe.
Au Tour de France cycliste de 1998, le public médusé a vu les autorités policières et judiciaires françaises s’en prendre aux coureurs, à leurs entraîneurs, soigneurs, médecins et sponsors, qui ont été arrêtés, interrogés, mis en examen. Une équipe entière a été exclue de la compétition. Les vedettes, les héros de millions de fanatiques, sont tombés de leur piédestal sous l’accusation de pratique systématique de dopage. Leurs extraordinaires exploits ont été décrits comme partiellement factices, parce que dus pour une large part à la prise de médicaments dopants. On découvrait que le dopage était aussi fréquent chez les sportifs professionnels (et peut-être non professionnels) que le maquillage chez les acteurs. L’idéal olympique, les vertus et la beauté du sport en ont pris un coup… Retour à la page précédente.
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