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Science

 

La science s'attache à comprendre les phénomènes naturels et à expliquer leur enchaînement d'une manière aussi proche que possible de la réalité. Quand elle y parvient, parfois après de longs tâtonnements, ses résultats peuvent être utilisés en vue d'applications pratiques qui contribuent à valider sa démarche. Cette définition pragmatique ne va pas très loin sur le plan de l’épistémologie, la branche de la philosophie qui s'attache à codifier les problèmes de la connaissance, notamment dans les sciences. En dépit de longues réflexions, concoctées par des philosophes de renom, l’épistémologie ne débouche pas, pour ce qui concerne la science, sur des conclusions logiquement satisfaisantes ni sur un système bien construit.

 

En fait, comme l'a dit Einstein, le scientifique ne peut pas se permettre de pousser très loin son désir de systématicité épistémologique. Il est plutôt un opportuniste sans scrupules (35). La seule règle qui définit sa démarche est l'obligation de coller à la réalité de l'expérience et de l'observation. Cette règle est applicable dans les sciences naturelles, dites aussi sciences exactes - la physique, la chimie, les sciences de la terre, la biologie et, avec certaines limites souvent évoquées dans ce site, la médecine - qui s'attachent à l'étude de phénomènes extérieurs observables et mesurables. Or les faits d'observation ne se présentent pas dans un ordre systématique ni sous une forme rationnellement logique. Ils apparaissent souvent sous l'effet du hasard et sont pris en considération par ceux qui ont l'idée, l'imagination et le talent de les détecter. Ils font l'objet d'une interprétation qui doit être rigoureuse sur le plan rationnel et expérimental, faute de quoi elle s'avère très vite fausse et doit être abandonnée. L'interprétation se présente sous la forme d'un modèle, d'une théorie qui est acceptée par le milieu scientifique, parfois brièvement, parfois longtemps, jusqu'au moment où elle est balayée par l'observation de nouvelles données qui nécessitent une nouvelle interprétation. La manière dont se constitue un modèle est empirique, elle ne peut pas suivre de règles épistémologiquement bien définies, pour la raison très simple qu'elle ne tient pas seulement à la démarche du cerveau qui la construit, mais bien plus à une réalité qui lui est extérieure.

 

L'outil principal de la théorie est le langage mathématique, en fait le seul à s'adapter aux observations et aux mesures quantitatives. Ses développements récents lui permettent de décrire des théories cohérentes, principalement en physique. Il a aussi l'avantage de permettre d'élaguer efficacement les observations et les raisonnements, et d'en éliminer bon nombre de fautes. C'est pour une bonne part grâce à l'outil mathématique que les sciences se sont développées. Pourtant il n'en constitue pas l'aspect exclusif, encore moins le but ou la justification : sa place se définit de façon très pragmatique, en fonction de son efficacité.

 

Les sciences humaines - histoire, anthropologie, sociologie, économie, psychologie, linguistique etc. - se sont développées en suivant des principes analogues à ceux des sciences exactes : rigueur dans l'observation des faits et dans le raisonnement, confrontation objective des théories explicatives avec les données de l'observation et de l'expérimentation. Les sciences humaines se distinguent toutefois des sciences exactes par la très large part qui est faite à la description des données, lesquelles sont parfois imprécises et difficiles à isoler de contextes complexes et de leur évolution historique. Il leur manque le plus souvent le recours à l'expérimentation et à la quantification.

 

La distinction entre sciences exactes et sciences humaines est toutefois très schématique. Il faut dire que les généralisations à propos des caractéristiques propres aux différentes branches des sciences sont presque toujours fausses et font, avec raison, réagir très vivement les spécialistes. D'autre part le développement de méthodes nouvelles peut transformer une science purement descriptive en une science exacte, comme ce fut la cas pour la biologie et pour la médecine, comme ce sera sans doute bientôt le cas pour la psychologie, grâce au développement des neurosciences. En fait chaque branche de la science a sa propre méthodologie, empiriquement définie par les caractéristiques des données auxquelles elle s'attache.

 

Certains adeptes des sciences humaines, notamment des psychologues et des psychanalystes, récusent l’approche scientifique de leur domaine et l’accusent de scientisme. Le terme de scientisme est un néologisme à consonance péjorative, qui signifie la tentative d’élucider par la science des problèmes philosophiques. Il est normal que l’objection soit faite par des penseurs accrochés à la démarche philosophique, mais il s’agit là d’un combat d’arrière-garde, ou plutôt d’une mauvaise querelle, car la compréhension du fonctionnement de l’esprit humain qu’apportent les neurosciences ne peut qu’être accueillie avec intérêt, même si elle balaye des notions d’ordre philosophique ou rhétorique issues de l’imagination des philosophes. La connaissance de la réalité a priorité sur l’élucubration gratuite.

 

Si la démarche mentale qui sous-tend la méthode scientifique a fait ses preuves par les résultats qu'elle a obtenus, si elle est empiriquement bien codifiée pour les praticiens des différentes sciences, nous avons vu pourquoi elle ne se laisse pas cerner de manière précise et satisfaisante dans un système épistémologique de type philosophique. Cette incertitude épistémologique est probablement la cause essentielle d'une forme de scepticisme à l'égard de la démarche scientifique. Or, si le scepticisme est indispensable à toute démarche rationnelle ponctuelle, il est très malsain lorsqu'il se généralise et devient une attitude de pensée systématique. Il peut amener alors à tout mettre en question, y compris des notions aussi fondamentales que la réalité du monde extérieur et la légitimité du savoir scientifique. Cette attitude de négativisme cognitif s'observe actuellement de plus en plus fréquemment dans certains milieux où il donne lieu à des égarements qui prennent des formes variées, parfois inattendues et singulièrement pernicieuses, et qui se développent en marge de la science. Citons-en quelques uns.

 

Une forme de fausse science est largement exploitée dans les films ou des téléfilms de science fiction. Les protagonistes font état dans leurs dialogues, et appliquent dans leur action, des notions scientifiques approximatives qui ont trait à la vitesse de la lumière, à la courbure de l'espace-temps, aux mutations génétiques, à la perte de l'immunité et à bien d'autres. Le public mal informé est tout aussi grisé par la terminologie qu'utilisent les héros que par l'efficacité de leur action. Il en tire l'impression que la science est une sorte de jeu pour adultes, assez facilement accessible. En fait il vit la science comme une variété de magie dont il accepte les courts-circuits simplificateurs sans autre forme de procès. Le succès des médecines parallèles procède du même phénomène : ces médecines ignorent, en le court-circuitant, le concept du diagnostic et lui substituent une notion globalisante d’harmonie rompue dont ils préconisent le rétablissement par des moyens fictifs, c'est à dire magiques.

 

La tentation de la fausse science ne touche pas que le public mal informé. Il arrive que des philosophes ou des adeptes de certaines branches des sciences humaines - la psychanalyse, la psychologie, notamment - introduisent dans leurs interprétations des notions de mathématiques ou de sciences exactes mal digérées et fassent un usage abusif de la terminologie scientifique. Ce phénomène n'est pas nouveau. C'est ainsi que le philosophe français Henri Bergson (1859-1941), qui n'était pas au clair avec la physique, ne comprenait pas les principes fondamentaux des lois du mouvement et de la dynamique. Cela ne le gênait en rien pour ignorer superbement la physique élémentaire et échafauder des théories personnelles purement spéculatives. Ces théories étaient en total désaccord avec la théorie de la relativité d'Einstein, ce qui aurait pu à la rigueur être pardonnable à l'époque, mais aussi avec celle de Galilée, ce qui l'était moins. Dans le domaine de la biologie, il attribuait l'énergie biologique à un concept imaginaire, « l'élan vital ». Sa théorie, dite vitaliste, substituait un mot à la compréhension de la réalité, alors qu'il eut été facile de reconnaître, en toute simplicité, que la science pressentait mais n'avait pas élucidé encore le mécanisme chimique de production de l'énergie biologique (la phosphorylation oxydative). Cette défaillance dans la compréhension des sciences ne doit toutefois pas ternir l'image que Bergson laisse en tant que penseur et philosophe. On ne peut s'empêcher de penser toutefois que son renom eût été sans doute plus grand s'il ne s'était pas occupé de physique et de biologie.

 

Certains spécialistes des sciences humaines, notamment des psychanalystes, font un usage inapproprié du langage mathématique. J. Lacan par exemple prétend expliquer la psychanalyse par des concepts mathématiques, assimilant la structure du névrosé à un tore, identifiant le pénis à -1¼ L'explication de cette théorie (78) est peu intelligible, autant par son aspect mathématique que par son aspect psychanalytique. Entre autres, l'erreur de l'auteur est de prétendre expliquer un fait d'observation par les mathématiques, ce qui ne peut être le cas puisque le langage mathématique est un outil, un moyen de quantification et d'analyse d'un objet d'observation. Il n'est pas une explication en soi. L'illusion est de croire que la présence de formules mathématiques dans un texte est une garantie de sérieux et de rigueur. Cette illusion, rarissime chez les mathématiciens, est fréquente chez les adeptes des sciences humaines, qui sont enclins de penser que les sciences exactes, y compris les mathématiques, sont un réservoir de métaphores utilisables telles quelles.

 

Plus récemment, une nouvelle tendance intellectuelle, dite postmoderniste s’est fait jour (111,41). Elle est caractérisée par un rejet du rationalisme, un abandon de l’observation rigoureuse des données, et l’élaboration complaisante de théories abstraites déconnectées de la réalité. Cette attitude de relativisme cognitif touche plus particulièrement certains adeptes des sciences humaines, en particulier dans les domaines de la sociologie et de l’histoire. Elle touche aussi certains cercles médicaux, notamment ceux qui portent crédit aux médecines parallèles. Il est plus que probable que l’absence de rigueur et la tolérance aveugle qui caractérisent le postmodernisme favorisent l’ouverture à ces modes médicales fantaisistes de nature magique.

 

Une autre utilisation abusive de la science consiste à promouvoir des idéologies arbitraires. Nous avons vu comment les biologistes soviétiques ont affirmé l'hérédité des caractères acquis, une théorie qui s’accordait bien avec le dogme marxiste et plaisait à Staline. On peut mentionner encore les tentatives d'inspiration sectaire chrétienne de nier la théorie darwinienne de l'évolution, au profit du créationnisme, la croyance biblique à la création en sept jours, telle qu'elle est exposée dans le Museum of Creation and Earth History, près de San Diego, Californie (126), et telle qu'elle est adoptée par 47 % de la population américaine, selon un récent sondage. L'idéologie féministe a aussi ses extrêmes, exposées dans les écrits de L. Irigaray (68). On pourrait hélas multiplier les exemples.

 

Il est en revanche des domaines inattendus où la science exacte est accueillie avec gratitude, en raison de la contribution pragmatique qu'elle est susceptible d'apporter. L'un d'eux, et non des moindres, est l'art culinaire (117). L'élucidation par la physique et par la chimie de la structure de la mayonnaise, des différents produits dérivés du lait, des phénomènes qui sous-tendent la bonification du vin, contribue significativement à la création de meilleurs produits. Il est même probable que la compréhension théorique des processus chimiques qui accompagnent le braisage, la friture et le rôtissage (réaction de Maillard) augmentent, chez le connaisseur, l'intensité du plaisir inhérent au péché de gourmandise¼

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