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Rêves

 

 

 De tous temps, les hommes ont été intrigués par les rêves et ils leur ont donné des explications variées. Les Egyptiens pensaient que le rêve correspondait à une fuite de l’âme, qui quitte momentanément le corps pour errer à l’aventure. C’est pourquoi ils affirmaient qu’il ne faut jamais réveiller brusquement un sujet de son sommeil, de crainte que son âme n’ait pas le temps de rejoindre son corps. Les rêves ont aussi été interprétés comme un moyen par lequel se manifeste la divinité ou l’esprit des morts. Dans ce sens, il leur est attribué un caractère prémonitoire, traduisant la volonté de leur instigateur. C’est ainsi que Joseph prophétisait au pharaon les calamités qui allaient s’abattre sur l’Egypte et que Dieu lui annonçait par ses rêves. Tous les humains ont d’ailleurs eu une fois ou l’autre l’impression qu’un rêve leur prédisait un événement à venir, en général fâcheux.

 

Freud et l’école psychanalytique considèrent le rêve comme la « voie royale » qui donne accès à la connaissance de l’inconscient – siège des passions et des désirs refoulés –, d’où l’importance qui est attachée à l’analyse des rêves dans la démarche psychanalytique. Le rêve est supposé avoir une action bénéfique, en libérant « l’énergie psychique », notamment en extériorisant les refoulements. Il apporte une compensation aux frustrations de la vie quotidienne. A côté des pensées relevant de l’inconscient personnel du rêveur, C. G. Jung (1875-1961), un psychiatre suisse, élève de Freud, considère qu’un certain nombre de rêves ont trait à des pensées innées, héréditairement transmises et caractéristiques de l’espèce. Ces pensées constituent des archétypes [Archétypes] et sont révélateurs de ce que Jung a baptisé « l’inconscient collectif ».

 

La neurophysiologie a modifié l’approche et la compréhension des rêves. Chez l’homme et les mammifères, le rêve ne se produit que durant de courtes phases du sommeil, qui durent de dix à trente minutes, au nombre de quatre à cinq par nuit. Ces phases portent le nom de REM (Rapid Eye Movement) et sont caractérisées par une perte de la motricité de la musculature périphérique et par un mouvement latéral rapide des yeux. Le déclenchement de la phase REM du sommeil est réglé automatiquement par un noyau du tronc cérébral.

 

Le sommeil REM et le rêve ont une fonction bien précise, qui est de compiler la somme des informations que le sujet a accumulée durant l’éveil. Cette considérable masse d’informations quotidiennes ne peut être prise globalement en charge par le lobe préfrontal – siège de la mémoire vive, et chargé de l’organisation des sensations [Raison / Emotion]. Elle doit au préalable être structurée pour que ne soit mémorisé à long terme que ce qui est véritablement utile à une mémoire efficace. C’est ainsi que les mammifères qui ne disposent pas du sommeil REM, comme les équidés, ont un lobe préfrontal très développé, plus gros, relativement au poids corporel, que celui de l’homme. Le sommeil REM a été « inventé » par les mammifères il y a 150 millions d’années : d’un côté les placentaires et les marsupiaux en sont pourvus, de l’autre les monotrèmes – auxquels se rattachent les équidés – et les mammifères ovipares en sont dépourvus et ont par conséquent un lobe préfrontal énormément développé. La portée de cette invention est immense : elle permet au sujet le tri des données sensorielles et leur structuration dans une mémoire mieux organisée.

 

Les données sensorielles compilées par le sommeil REM concernent essentiellement la locomotion d’une part et la vision de l’espace – c’est à dire les mouvements oculaires – d’autre part. C’est ainsi que le sujet peut enrichir sa mémoire comportementale dans la recherche de la nourriture, dans la défense contre les dangers, notamment contre les prédateurs.

 

La compilation caractéristique du sommeil REM s’effectue dans l’hippocampe, un constituant du système limbique. L’hippocampe est un relais important de la mémoire. C’est là que s’accumulent les données sensorielles acquises durant l’éveil. Son activité se traduit par un rythme spécifique enregistrable par l’électroencéphalographie, baptisé rythme thêta.

 

Chez l’homme, le rêve est un héritage de la compilation de la mémoire sensorielle décrite plus haut. De ce fait elle n’implique pas le langage, une acquisition récente propre à l’espèce humaine, mais seulement des souvenirs sensoriels essentiellement visuels. Ces souvenirs ne sont pas nécessairement conscients. Ils le deviennent si la compilation en décide ainsi, dans le cadre de la structure de la mémoire. Bien sûr le rêve peut devenir conscient, notamment si le sujet est réveillé artificiellement au cours d’un épisode de sommeil REM.

 

Les enfants ont un sommeil REM beaucoup plus long que les adultes : huit heures par jour chez le nourrisson, trois heures chez l’enfant de deux ans, puis decrescendo jusqu'à l’âge adulte. On pense que le sommeil REM facilite à cet âge la croissance des nerfs. C’est vers deux ans, lorsque l’hippocampe a atteint sa maturité, qu’il prend la fonction mnésique décrite plus haut et que le sommeil REM commence à jouer son rôle de compilateur. Au départ il permet au petit enfant de structurer le monde réel.

 

Comme chez l’animal, le rêve est chez l’homme une stratégie de défense, à l’échelon non seulement comportemental, mais émotionnel. C’est ce qui explique l’intensité des sentiments dont il est chargé – peurs, angoisses, désir, plaisir, amour, érotisme. C’est ce qui explique aussi l’importance des expériences de l’enfance, qui servent de base à la structure à venir durant l’âge adulte.

 

L’intuition de Freud était juste : l’inconscient existe bel et bien, et l’analyse des rêves est la voie royale de sa compréhension. Toutefois, contrairement à ce que disait Freud, l’inconscient n’est pas le « melting pot » de passions et de besoins refoulés. C’est plutôt le processus constamment réajusté de structuration de notre mémoire sur la base des acquis antérieurs et des sensations nouvelles. Les rêves sont une manifestation, un instantané pris sur l’élaboration de cette compilation. Paradoxalement et contrairement aux apparences, les rêves sont le moyen qu’a inventé notre cerveau pour « mettre de l’ordre » dans nos pensées !

 

Le lecteur sera sans doute convaincu que le rêve ne saurait avoir de caractère prémonitoire, au vu des récentes acquisitions de la neurophysiologie. Il nous renseigne par contre sur la manière dont fonctionne notre cerveau, notamment sur la manière dont il mélange le présent et le passé.

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