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Mort

 

La mort touche inéluctablement chaque être humain, comme d'ailleurs chaque être vivant. Toutes les civilisations sont concernées de près par la mort qui est ressentie et interprétée de manière très variable selon les cultures et selon leurs phases de développement (89). Les premiers monuments édifiés par les hommes, vestiges de la préhistoire, sont des tombeaux. Que ce soient les tombes préhistoriques du paléolithique inférieur en Europe occidentale et ailleurs, plus récemment les pyramides d'Égypte, ou encore les mastabas sumériens, tous ces monuments ont été destinés aux morts. Ils ont été érigés par des hommes riches et puissants qui voulaient se garantir un au-delà optimal, ou par les proches du défunt qui lui manifestaient ainsi leur respect, auquel ils voulaient plaire pour s'attirer sa bienveillance.

 

Les morts s'approchent des dieux et sont susceptibles d'influencer la vie des humains. La crainte qu'ils suscitent se traduit par l'importance des rites funéraires, non seulement au moment de la cérémonie funèbre, mais longtemps après, sous la forme d'offrandes faites aux ancêtres. En Chine (56), à Athènes et à Rome dans l'Antiquité (12), le culte des morts était une tradition de caractère religieux très profondément implantée. Actuellement, la survivance de cette tradition se manifeste dans de nombreuses légendes encore très présentes dans l'imaginaire des humains : fantômes et revenants, lieux hantés par des morts mécontents qui n'ont pas reçu de sépulture rituelle, vampires ou « morts-vivants » qui se nourrissent du sang des humains (50). Encore aujourd'hui, dans le monde occidental, des pratiques magiques sont utilisées pour entrer en contact avec des morts, leur demander conseil et accéder à leur bienveillance.

 

Naguère, la corrélation entre la mort et la maladie n'était pas systématiquement établie. Il a bien sûr toujours existé des maladies chroniques graves qui se terminaient par la mort et qui impliquaient l'aide et l'accompagnement du médecin. Mais la plupart du temps la mort était considérée comme la conséquence d'une décision supérieure prise par les dieux ou par le dieu des religions monothéistes. La mort n'était donc pas l'affaire du médecin, mais celle du prêtre qui intercédait en faveur du défunt dans les termes prescrits par les rites religieux. Parmi bien d'autres, l'expression évangélique « Dieu l'a repris à lui » est significative de l'interprétation chrétienne de la mort. Les religions décrivent l’au-delà de manières très diversifiées. C'est le nirvana bouddhique, acquis par la méditation et la sagesse, qui met un terme à la souffrance inéluctablement associée au long flux des transmigrations terrestres. C'est le paradis de l'islam, quintessence des bonheurs terrestres, ou encore le paradis chrétien, moins strictement défini, mais où le bien triomphe du mal qui croupit en enfer.

 

La mort a toujours été l'une des préoccupations essentielles des humains. Son mystère a fait l'objet des interprétations de tous les philosophes et de tous les fondateurs de religion. La perspective d'une vie – d'une vie meilleure – après la mort fait partie d'un espoir qui a toujours couvé au fond de l'être humain et qui a pour une large part contribué au succès des religions de salut parce qu’elles promettent la vie éternelle.

 

Ce n'est que très récemment, depuis moins d'un siècle, en fait depuis la récente explosion des connaissances médicales, que dans les sociétés occidentales, la mort non violente est vécue (si l'on peut dire…) comme la conséquence d'une maladie, dans laquelle le médecin se trouve systématiquement impliqué.

 

Pourtant, comme dans bien d'autres domaines, la science du vingtième siècle n'a pas changé grand chose à l'attitude émotionnelle, simplement humaine des contemporains face à la mort qui garde tout son mystère. Sa définition scientifique, médicale ou biochimique est triviale pour celui qui est personnellement concerné et contemple sa propre mort. La fin de la vie, négation de tout ce qui nous a porté depuis notre naissance, est par définition impensable rationnellement. Théoriquement, le seul recours est de n'y pas penser. Mais, même ainsi, l'angoisse existentielle de la mort persiste au fond de la plupart d'entre nous, tout au moins les Occidentaux.

 

Dans la « civilisation technico-industrielle », plus encore dans la « civilisation de consommation » d'aujourd'hui, l'angoisse de la mort persiste toujours mais elle se traduit d'une manière différente d'autrefois (93). La perte de crédibilité des traditions et des dogmes religieux a fait régresser l'importance attachée au rituel qui entourait la mort. Or, comme nous l'avons déjà dit, le rituel est un paradigme. Il définit très précisément une ligne de conduite stricte et il a de ce fait une action sécurisante qui contribue à diminuer l'angoisse attachée à la mort. La régression du rituel contribue aujourd’hui à accentuer cette angoisse.

 

La civilisation de consommation (101) à ses débuts, après la seconde guerre mondiale, a permis de rehausser significativement le niveau de vie de la population. Pourtant, elle n'a pas conduit à une amélioration ni à un resserrement des liens de la communauté. Au contraire, elle s'est développée dans un individualisme toujours plus prononcé, où chacun poursuit de son côté la recherche de son bonheur et des biens de consommation. Cet individualisme contribue à la mise en question du mariage et du lien familial. Beaucoup de sujets choisissent de vivre seuls, dans un système socio-économique où la vie matérielle de tous les jours est très simplifiée. Cet isolement hors du cadre rassurant de la communauté familiale est générateur d'une angoisse qui se focalise particulièrement sur la santé, sur la crainte d'une maladie grave et de la mort. C'est ce qui explique des comportements qui peuvent prendre une allure obsessionnelle : le souci de maintenir une bonne forme physique par le sport et le fitness, le souci de manger une nourriture particulièrement saine, et aussi la crainte de la maladie, qui entraîne la consommation ou la surconsommation médicale. La peur panique de la douleur fait aussi partie du syndrome, attestée par l'énorme consommation de médicaments tranquillisants et antalgiques.

 

L'attitude actuelle face à la mort s'en trouve, elle aussi, modifiée. En fait, la mort est de moins en moins acceptable dans le mode de pensée décrit ci-dessus. Elle n'est tout simplement plus prise en considération; elle est scotomisée, niée.  

 

Ce déni de la mort par ceux qui sont concernés se traduit par le refus d'en parler. C'est un mot tabou, tant pour les médecins que pour le personnel médical : quel que soit son état, le malade doit vivre; il serait malséant de lui parler de mort. Ce serait contraire à l'optimisme qui doit marquer toute action thérapeutique. D'ailleurs le médecin vit souvent la mort de son patient comme un échec, ce qui l'empêche d'en parler ouvertement.

 

Dans le public, la mort dans un lit, chez soi ou à l'hôpital, a quelque chose de peu glorieux, voire de malpropre. Personne ne veut mourir ainsi. En revanche, la mort violente, par un accident, par la guerre, ou par un combat – surtout s’il implique une cause charismatique –, est ressentie comme propre et noble. Les films, la télévision, les livres et les journaux manient la mort à jet continu. Elle est, avec toutes ses causes et avec les circonstances qui l'accompagnent, le centre d'attraction essentiel du public quand il n’est pas personnellement concerné, comme si la mort de l’autre avait acquis un caractère ludique. Le décompte des morts dans un film à succès est éloquent sur ce point. A l'opposé, aucun réalisateur de film n'aurait l'idée de montrer au public les affres d'une mort non violente telle qu’elle frappe pourtant l'écrasante majorité des humains, dans leur lit !

 

Le déni de la mort se traduit aussi par le travestissement des défunts (93). Aux Etats-Unis, c'est une coutume généralisée de rendre les morts présentables, en les maquillant et en les habillant pour qu'ils donnent l'impression de dormir. La mort, travestie en sommeil, est ainsi rendue plus propre, plus hygiénique. Elle est aseptisée.

 

Pour les proches du défunt, la mode a aussi changé : on ne s'habille plus en noir à une cérémonie funèbre, il est malséant de pleurer devant les autres pendant l'éloge funèbre, on ne porte plus le deuil et on ne modifie plus ses habitudes après la mort d'un proche.

 

Enfin, le contact avec la mort s'est espacé, du fait de la prolongation de la vie, de la diminution de la mortalité infantile et des morts subites. Dans les grandes familles d'autrefois, il se passait rarement plus d'un an sans que survienne un décès, lequel était le prétexte à de grandes réunions familiales parfois bien arrosées et fort gaies ! Aujourd'hui, ce temps est beaucoup plus long. Il peut se passer plus de vingt ans sans qu'une famille, à plus forte raison un individu vivant seul, soit marqué par le deuil. La mort est beaucoup moins familière, ce qui explique aussi les réactions de rejet qu'elle suscite.

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